Sortir de sa zone de confort : et si le problème n’était pas le confort?

Sortir de sa zone de confort : et si le problème n’était pas le confort?

Ce que l’expression peut faire oublier : la souffrance cachée derrière l’immobilité

 

« Il faut sortir de sa zone de confort. » « Elle reste dans sa zone de confort. » « Il a peur de bouger. »

Ces phrases circulent partout — au travail, dans les familles, dans les services d’aide, dans le langage courant. Elles portent une idée simple : si une personne ne change pas une situation qui semble lui nuire, c’est qu’elle préfère, au fond, la tranquillité de ce qu’elle connaît déjà. Pourtant, une personne qui reste dans un emploi qui lui fait du mal ou dans une relation qui la blesse ne reste pas nécessairement parce qu’elle s’y sent bien : elle peut simplement être en train de tenir le coup dans une situation qui la dépasse.

Mais il y a une question qui mérite d’être posée avant d’aller plus loin : la personne dont on parle est-elle réellement confortable?

 

 

Un mot emprunté, pas un concept clinique

 

L’expression « zone de confort » vient à l’origine du monde de la gestion et de la performance organisationnelle, où elle désignait un état où une personne fonctionne de façon stable, sans sentiment de risque particulier. Ce n’est pas un diagnostic ni un concept validé en psychologie clinique — c’est une métaphore de gestion, devenue depuis un raccourci du langage courant pour désigner à peu près toute forme d’immobilité.

Le problème n’est pas la métaphore elle-même. Il est dans ce qu’elle nous laisse croire : que nous voyons directement le confort d’une personne. En réalité, nous ne voyons jamais son confort. Nous voyons son comportement — elle reste, elle n’agit pas, elle ne change rien — et nous lui donnons ensuite un sens, souvent sans vérifier s’il est le bon.

 

Rester n’est pas la même chose qu’aller bien

 

Une personne peut demeurer dans un emploi qui l’épuise, une relation qui la blesse, un isolement qui pèse, ou des habitudes qui ne lui font plus de bien — non pas parce qu’elle s’y sent bien, mais parce qu’elle la connaît. Elle en connaît les limites, les pièges, la façon d’y survivre au jour le jour. L’inconnu, lui, n’offre aucune de ces garanties.

Cette préférence pour le connu, même douloureux, n’est pas un caprice ni un manque de volonté. Les travaux sur la décision montrent notamment que les pertes peuvent peser davantage que des gains de valeur comparable — ce que les chercheurs appellent l’aversion à la perte. Ce biais aide à comprendre pourquoi une situation difficile mais familière peut sembler, sur le moment, plus sûre qu’un changement dont l’issue reste incertaine.

 

 

Il y a peut-être une distinction encore plus précise à faire. Une situation familière n’est pas nécessairement une situation où l’on ne souffre pas — c’est souvent une situation où l’on sait comment composer avec ce qui nous arrive. Une douleur peut être prévisible tout en restant une douleur, et ce caractère prévisible donne parfois des repères que l’inconnu ne peut pas encore offrir. Le problème n’est donc pas nécessairement que la personne préfère souffrir. Il est peut-être qu’elle ne sait pas encore ce qui l’attend de l’autre côté, ni si elle disposera des moyens nécessaires pour y faire face.

Il existe donc une différence importante entre choisir de rester parce qu’on s’y sent bien, et avoir du mal à partir parce que l’inconnu fait peur. De l’extérieur, les deux situations peuvent se ressembler. Elles ne le sont pas.

Si rester dans une situation difficile n’est donc pas toujours un choix libre, juger cette immobilité comme un manque de volonté devient à la fois injuste et peu utile.

 

Quand le jugement s’ajoute à la difficulté

 

Dire à une personne qui lutte déjà qu’elle « reste dans son confort » pourrait revenir, souvent sans le vouloir, à lui signifier que sa difficulté n’est pas si réelle — qu’elle pourrait changer si elle le voulait vraiment. Ce message, même prononcé avec de bonnes intentions, ajoute une couche de honte à une situation déjà pesante.

Or, ajouter de la honte à une difficulté ne constitue pas nécessairement une manière efficace de soutenir le changement. Les personnes qui étudient les processus de changement de comportement ont depuis longtemps observé que beaucoup de gens qui n’entreprennent pas encore de changement ne manquent pas de volonté : ils ne se sentent tout simplement pas encore prêts, ou ils ont déjà tenté de changer et se sont découragés de leur propre capacité à y arriver. Cette absence apparente d’action peut alors être comprise non pas simplement comme un refus, mais comme une phase possible d’un processus de changement.

 

 

Vouloir changer et pouvoir changer maintenant ne sont pas la même chose

 

Une personne peut très bien savoir qu’une situation ne lui convient plus, et vouloir sincèrement qu’elle change, sans disposer pour autant, à ce moment précis, des ressources émotionnelles, matérielles ou relationnelles nécessaires pour amorcer ce changement. Reconnaître intellectuellement qu’un changement serait bénéfique et se sentir capable de l’entreprendre sont deux choses distinctes.

Cette nuance déplace une question qui, autrement, resterait centrée sur un reproche : plutôt que de se demander pourquoi une personne ne change pas, on peut se demander ce qui rend ce changement particulièrement difficile pour elle en ce moment — et de quoi elle aurait besoin pour envisager un premier pas.

 

Comprendre n’est pas tout excuser

 

Cette réflexion ne signifie pas que toute situation difficile doive être acceptée telle quelle, ni que la responsabilité du changement disparaisse. Reconnaître qu’une immobilité a un sens ne revient pas à dire qu’elle est sans conséquence, ou qu’il ne faut jamais encourager quelqu’un à avancer.

Il est possible de tenir plusieurs vérités en même temps : une situation peut faire souffrir, la personne peut vouloir qu’elle change, et elle peut, au même moment, ne pas encore savoir comment y parvenir ni disposer des appuis nécessaires pour le faire. Ces réalités ne s’excluent pas.

 

Un premier pas plutôt qu’un grand saut

 

Sortir d’une situation difficile ne suppose pas nécessairement un bouleversement immédiat. Le changement commence souvent par un geste plus modeste : nommer ce que l’on ressent, demander de l’aide, explorer une option sans s’y engager tout de suite, poser une limite. Pour une personne qui a longtemps eu l’impression de ne pas pouvoir bouger, un petit geste peut représenter beaucoup.

C’est peut-être ce qui rend l’expression « prochain pas » plus utile que « sortie de zone de confort » : elle appartient à la personne, tient compte de sa réalité, et n’exige pas de connaître d’avance tout le chemin à parcourir.

 

 

Une question à garder avec soi

 

La prochaine fois qu’un comportement — le nôtre ou celui d’un proche — nous semblera relever d’un simple refus de « sortir de sa zone de confort », une question peut aider à y voir plus clair : est-ce que je vois vraiment son confort, ou seulement son immobilité? Et si ce qui ressemble, de l’extérieur, à une zone de confort, était plutôt une zone d’inconfort devenue familière — un endroit où l’on tient le coup, plutôt qu’un endroit où l’on se repose?

Cette question n’empêche pas d’encourager quelqu’un à avancer. Elle peut simplement changer la manière de le faire.

 

JIRIS vous accompagne

 

Le regard que nous portons sur l’immobilité mérite d’être aussi rigoureux que celui que nous portons sur le changement lui-même. Une difficulté à bouger n’est pas nécessairement un refus : elle peut aussi révéler une protection, un manque de ressources, ou une étape nécessaire d’un processus qui suit son propre rythme.

Nos formations invitent les intervenants et les organisations à mieux distinguer ce que nous observons de ce que nous en déduisons, afin de mieux comprendre ce qui peut rendre le changement difficile et d’accompagner les personnes sans ajouter au poids qu’elles portent déjà.

Chez JIRIS, nous croyons que les meilleures réponses naissent d’une réflexion partagée. C’est pourquoi nos formations ne cherchent pas seulement à transmettre des connaissances : elles créent un espace pour comprendre les enjeux, questionner les pratiques et construire des solutions adaptées à chaque réalité.

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  • Bardwick, J. M. (1995). Danger in the Comfort Zone: From Boardroom to Mailroom — How to Break the Entitlement Habit That's Killing American Business. AMACOM.