La confiance : un préalable à la reconstruction, ou une récompense à mériter?
Et si nous inversions l’ordre des choses pour mieux accompagner?
Il existe un message implicite, rarement formulé mais souvent vécu : « Prouve-nous que tu es digne de confiance, et nous t’accorderons alors ce dont tu as besoin. » Un emploi stable avant un logement. Un casier judiciaire vierge avant une chance d’embauche. Une stabilité démontrée avant qu’une relation ne s’engage vraiment.
L’ordre semble logique. Presque évident. On offre la confiance à ceux qui l’ont méritée, et on la retient de ceux qui ne l’ont pas encore prouvée.
Mais si cet ordre était, dans bien des cas, inversé?
Une logique qui se comprend
Il faut le dire d’abord clairement : cette prudence n’est pas déraisonnable. Un employeur qui vérifie des références, une famille qui hésite avant de confier une responsabilité, une institution qui impose des conditions avant d’offrir un service — rien de tout cela ne vient nécessairement d’un manque de bienveillance. Cela vient souvent d’une volonté légitime de se protéger, de protéger d’autres personnes, ou d’utiliser des ressources limitées avec discernement.
Ce texte ne cherche donc pas à blâmer cette prudence. Il cherche plutôt à examiner une question plus fine : dans quel ordre posons-nous nos conditions, et cet ordre produit-il vraiment les résultats que nous espérons?

Un exemple qui a changé une pratique entière
Pendant longtemps, l’aide aux personnes en situation d’itinérance chronique reposait sur un principe simple : d’abord la stabilité, ensuite le logement. Une personne devait démontrer sa sobriété, suivre un traitement, prouver qu’elle était « prête », avant d’accéder à un logement permanent.
Le modèle Logement d’abord (Housing First), élaboré au début des années 1990, a renversé cette logique. Les personnes reçoivent un logement stable et permanent immédiatement, sans condition préalable — ni sobriété, ni suivi psychiatrique obligatoire — puis un accompagnement adapté à leurs besoins vient s’ajouter à partir de cette base. Le raisonnement central du modèle est direct : il est plus facile de se stabiliser une fois que le besoin le plus fondamental — un chez-soi — est déjà comblé, plutôt que d’exiger la stabilité comme condition pour l’obtenir.
Ce n’est pas un pari naïf sur la bonté humaine. C’est un modèle appuyé par des décennies de recherche, aujourd’hui largement reconnu comme plus efficace que l’ancienne approche pour réduire l’itinérance chronique. Il illustre concrètement l’idée que la confiance accordée d’abord peut être le terreau du changement, plutôt que sa récompense.
Ce que la recherche sur la désistance criminelle révèle
Un constat semblable existe dans un tout autre champ : la recherche sur les personnes qui cessent de commettre des délits après une période d’activité criminelle — ce que les criminologues appellent la désistance.
Le criminologue Shadd Maruna a étudié pourquoi certaines personnes ayant un long passé judiciaire parviennent à s’en sortir durablement, alors que d’autres rechutent. Une différence marquante ressort de ses travaux : les personnes qui se réinsèrent durablement développent ce qu’il appelle un « scénario de rédemption » — un récit dans lequel elles se voient capables de contribuer positivement, et où d’autres — des proches, des intervenants, parfois des institutions — reconnaissent et « certifient » ce changement plutôt que de continuer à les définir uniquement par leur passé.
À l’inverse, les personnes prises dans un « scénario de condamnation » — où elles-mêmes, et souvent leur entourage, continuent de les percevoir comme irrémédiablement marquées par leurs actes passés — ont davantage tendance à rester prises dans le cycle qu’elles cherchaient à quitter.
Autrement dit : être perçu comme quelqu’un capable de changer semble faire partie de ce qui rend le changement possible. Pas seulement sa conséquence.

Pourquoi l’ordre pourrait avoir de l’importance
Devoir constamment prouver sa fiabilité avant de recevoir quoi que ce soit ne coûte pas qu’une fatigue diffuse. Lorsqu’une personne se heurte systématiquement à la méfiance, elle finit parfois par intérioriser ce regard. Le message reçu n’est plus « sois patient, tu vas y arriver », mais quelque chose de plus proche de « tant que tu n’auras pas tout réussi parfaitement, tu resteras un risque ». Ce mécanisme rejoint celui qu’on retrouve ailleurs : un jugement porté de l’extérieur, répété assez souvent, peut devenir une voix qu’on se dit à soi-même.
Cette vigilance constante — devoir sans cesse démontrer, se justifier, anticiper le prochain test — demande aussi des ressources cognitives et attentionnelles réelles, chez une personne déjà fragilisée par une période difficile, un passé judiciaire, un parcours migratoire ou un problème de santé mentale. Cette énergie est souvent la ressource la plus rare, précisément au moment où elle serait la plus utile pour se reconstruire plutôt que pour se défendre.
Cela rejoint une idée bien documentée en psychologie : la théorie de l’autodétermination identifie l’autonomie, le sentiment de compétence et le besoin d’appartenance comme trois besoins psychologiques fondamentaux au bien-être. Refuser sa confiance à quelqu’un ne touche pas seulement son autonomie — cela peut aussi lui signifier qu’il n’a pas encore sa place, et miner le sentiment d’être capable qui, justement, rend le changement possible. La confiance accordée n’est pas qu’un geste symbolique; elle touche directement ces besoins.
Le même mécanisme s’observe en santé mentale. Attendre qu’une personne soit rétablie à 100 % avant de lui confier à nouveau une responsabilité, un rôle social ou une place dans une équipe peut produire le même blocage que pour le logement ou l’emploi : la personne doit d’abord démontrer une stabilité parfaite pour obtenir l’occasion même qui lui permettrait de la construire.

Ce que ce n’est pas
Inverser l’ordre des choses ne veut pas dire abolir tout discernement. Le modèle Logement d’abord n’élimine pas l’accompagnement — il l’organise différemment. Un employeur peut accueillir une personne judiciarisée avec confiance tout en maintenant un encadrement clair. Une famille peut choisir de faire confiance à un proche en rétablissement tout en gardant ses propres limites.
Faire confiance d’abord ne veut pas non plus dire exiger, en retour, un récit de changement parfait ou une transformation irréprochable avant de tendre la main. Cela reviendrait simplement à déplacer la condition — de la stabilité prouvée vers une histoire suffisamment convaincante — sans changer la logique de fond.
La confiance donnée d’abord n’est pas l’absence de structure. C’est un pari différent sur ce qui vient en premier : la structure qui accompagne, ou la méfiance qui précède.
Une question à garder avec soi
La prochaine fois qu’une condition se présente avant une aide — un emploi avant un logement, une preuve avant un accompagnement, une stabilité avant une relation — une question peut valoir la peine d’être posée : est-ce que cette condition protège réellement quelqu’un, ou est-ce qu’elle retarde simplement le moment où la personne pourrait commencer à se reconstruire?
Il n’y a pas de réponse universelle. Mais la question elle-même — dans quel ordre plaçons-nous nos conditions — mérite d’être posée plus souvent qu’elle ne l’est.
JIRIS vous accompagne
Chez JIRIS, nous croyons que la confiance accordée d’abord n’est pas une naïveté — c’est une hypothèse de travail appuyée par des résultats concrets, en itinérance comme en réinsertion post-judiciaire.
Nos formations invitent les organisations, les employeurs et les intervenants à examiner l’ordre dans lequel ils posent leurs conditions, sans jamais leur demander de renoncer à leur propre discernement.
- Chaire de recherche en réinsertion sociale des personnes contrevenantes (Université Laval). Logement d'abord (Housing First) — Canada. https://www.reinsertion.chaire.ulaval.ca/observatoire/logement-dabord-housing-first-canada
- Trousse d'outils Logement d'abord Canada. Aperçu : messages clés et questions clés. https://fr.housingfirsttoolkit.ca/apercu/messages-cles/
- Maruna, S. (2001). Making Good: How Ex-Convicts Reform and Rebuild Their Lives. American Psychological Association. https://doi.org/10.1037/10430-000
- Maruna, S. (2025). Redeeming desistance: From individual journeys to a social movement. Criminology: An Interdisciplinary Journal, 63(1), 5–25. https://doi.org/10.1111/1745-9125.12393
- Ryan, R. M., & Deci, E. L. (2000). Self-determination theory and the facilitation of intrinsic motivation, social development, and well-being. American Psychologist, 55(1), 68–78. https://doi.org/10.1037/0003-066X.55.1.68




