Qui a le droit de dire que j’ai échoué ?

Qui a le droit de dire que j’ai échoué ?

Repenser l’échec entre résultat, jugement et pouvoir d’agir

Une personne hésite à envoyer une candidature. Une autre repousse une demande d’aide. Une troisième laisse passer une formation qui l’intéressait pourtant.

Ce qui les retient n’est pas toujours un manque de compétences, ni même l’absence d’occasions réelles. Parfois, c’est une anticipation : la conviction, jamais vérifiée, que tenter sa chance risque de confirmer quelque chose de douloureux sur soi-même. Parfois, c’est une expérience bien réelle : celle de portes qui se sont déjà fermées, à plusieurs reprises, dans des situations semblables.

Mais entre ce qui s’est réellement passé et ce que l’on en conclut, il y a un espace de réflexion. Une candidature refusée est-elle nécessairement un échec ? Une occasion manquée suffit-elle à définir une personne ? Et surtout, qui décide de ce que ces événements signifient ?

C’est là que la question de l’échec devient plus complexe. Il ne s’agit plus seulement de savoir si un résultat correspond ou non à une attente, mais de se demander qui évalue ce résultat, selon quels critères, et ce que cette évaluation laisse encore possible.

La définition courante de l’échec semble simple

Ne pas atteindre le résultat attendu. Cette définition a une utilité réelle — elle permet de mesurer, de comparer, de statuer. Une récidive, une candidature refusée, un programme abandonné : ce sont des faits, et les faits comptent.

Mais entre le fait et ce qu’on en conclut sur soi, il y a un espace que cette définition ne couvre pas. « Je n’ai pas obtenu ce poste » est un constat. « Je ne suis pas fait pour ce genre de travail » est déjà une interprétation — une interprétation qui, une fois installée, peut décourager la tentative suivante avant même qu’elle ait eu lieu.

C’est là que le mot devient lourd : il glisse du résultat vers l’identité.

Ce que le réel nous répond — et ce que la peur répond à sa place

Il y a une différence qui mérite d’être posée clairement.

Lorsque nous essayons et que cela ne fonctionne pas, le réel nous répond. La réponse peut être décevante, douloureuse, parfois injuste — et une réponse injuste reste une réponse : elle nous apprend quelque chose sur l’obstacle, même quand cette chose se résume à son existence et à ce qu’elle coûte. Elle peut aussi nous apprendre que notre approche ne convenait pas, que le moment n’était peut-être pas le bon, que certaines ressources manquaient, ou simplement que la situation était différente de ce que nous avions imaginé.

Lorsque nous renonçons uniquement parce que nous avons anticipé l’échec, le réel, lui, ne nous a encore rien répondu dans cette situation précise. Nous avons répondu à sa place — et cette réponse-là ne nous apprend rien sur ce qui aurait pu se produire.

Ces deux situations peuvent se ressembler de l’extérieur : dans les deux cas, le résultat espéré n’est pas au rendez-vous. Elles ne racontent pourtant pas la même histoire, et une seule question permet de les distinguer : est-ce que quelque chose, dans le monde extérieur, nous a réellement répondu — ou avons-nous anticipé cette réponse sans encore l’avoir vérifiée ?

Cette distinction ne vaut cependant que si l’on accepte de regarder l’histoire qui précède la peur.

Qui décide ?

Cette question ne concerne pas seulement le regard que nous portons sur nous-mêmes. Elle se pose aussi lorsque d’autres personnes, ou des institutions, évaluent notre parcours.

Dans les parcours de justice et de réinsertion, cette question prend un relief particulier. L’échec y est souvent défini de l’extérieur — par une institution, une évaluation, un dossier.

Il ne s’agit pas d’opposer une institution qui se tromperait à une personne qui, elle, saurait mieux. Une institution doit parfois constater objectivement une situation, et ce constat peut avoir une nécessité légale, administrative ou statistique. La vraie question est ailleurs : une évaluation institutionnelle peut-elle rendre compte de l’ensemble d’un parcours humain ?

Un dossier peut constater une récidive. Il ne raconte pas nécessairement les six mois qui l’ont précédée. Un programme peut constater un abandon. Il ne sait pas toujours ce qui s’est passé dans la vie de la personne au moment où elle a cessé d’y participer. Un résultat peut être exact sans être exhaustif.

Il faut aussi nommer ce que ce contexte a de particulier : pour une personne judiciarisée, les portes qui se ferment ne se ferment pas toujours au hasard. Un refus d’embauche après la mention d’un dossier judiciaire, une candidature qui reste sans réponse, une méfiance qui précède toute rencontre — ce ne sont pas des scénarios imaginés. Dans ces cas-là, le réel a répondu, et il a parfois répondu injustement. Cette réponse ne dit rien de la valeur de la personne ; elle dit quelque chose sur l’obstacle, sur les règles en place ou sur le regard porté sur son parcours. Il serait malhonnête de ranger cette prudence, née d’une expérience répétée, dans la même catégorie qu’une peur qui n’a jamais été mise à l’épreuve.

Il existe cependant une autre forme de renoncement, distincte de celle-là : ne pas tenter du tout, sans qu’aucune réponse — favorable, défavorable ou injuste — n’ait encore été donnée. Ne pas postuler avant même d’avoir vérifié si le dossier serait un obstacle cette fois-ci. Ne pas reprendre contact avant d’avoir su comment la conversation se serait passée. Dans ces situations précises, la personne ne s’est pas heurtée à un refus réel. Elle s’est arrêtée avant d’obtenir une réponse du réel. Elle ne saura donc jamais si son anticipation correspondait à ce qui aurait pu se produire.

Quand la peur précède l’événement

Cette peur anticipée peut aussi prendre une forme moins visible que le refus pur et simple de tenter : la personne essaie, mais garde, sans toujours s’en rendre compte, un moyen de se protéger si les choses tournent mal — se préparer un peu moins qu’elle ne le pourrait, remettre certaines démarches à plus tard, laisser une explication toute prête en cas de résultat décevant. En psychologie, on parle parfois d’auto-handicap pour désigner ce type de stratégie. Ce n’est pas un trait de caractère ni un manque de volonté : cela peut tenir à la fatigue, à une expérience passée, à un manque de soutien, ou simplement à une peur bien réelle qu’on ne s’autorise pas encore à affronter directement. Ce genre de stratégie protège un peu l’image de soi dans l’immédiat. Mais elle réduit, du même coup, les chances de découvrir ce qui aurait vraiment été possible.

Le problème n’est donc pas d’avoir peur : cette peur a souvent de bonnes raisons d’exister. La question est plutôt de savoir si elle est devenue la seule source d’information disponible — si elle finit par décider, à elle seule, de ce qui vaut la peine d’être tenté, alors même que la situation pourrait permettre d’envisager autre chose.

Ne pas tenter n’est pas toujours une fuite

Il serait trop simple — et moralisateur — d’affirmer que ne pas oser est systématiquement une erreur. Un résultat ne dépend pas seulement de la volonté ou des capacités d’une personne : les conditions de vie, le soutien disponible, les obstacles concrets et les expériences passées y jouent aussi un rôle. Il arrive qu’on manque réellement d’information, que les risques soient réels, que les ressources ne soient pas encore là, ou que l’expérience ait déjà montré, plus d’une fois, ce qu’il fallait en attendre. Reconnaître cela ne retire rien au pouvoir d’agir d’une personne ; cela évite simplement de transformer une situation complexe en jugement individuel.

La question utile n’est donc pas « ai-je osé ou non », mais plutôt : sur quoi cette décision s’appuie-t-elle ? Sur des informations concrètes, sur des ressources réellement disponibles, sur un risque déjà éprouvé — ou surtout sur un scénario que je n’ai jamais confronté au réel ? Il n’y a pas toujours de réponse simple, et reconnaître qu’on ne sait pas encore peut être, en soi, la décision la plus juste.

Ce qui reste, même sans le résultat espéré

Une tentative qui n’aboutit pas au résultat visé ne laisse pas les mains vides. Elle peut laisser une meilleure connaissance de la situation, parfois une compétence, souvent une information qu’on n’avait pas avant — sur nos capacités, mais aussi sur les circonstances, les obstacles ou les personnes en présence. Le rapport qu’on entretient avec ses propres erreurs y joue aussi un rôle : les travaux sur l’auto-compassion suggèrent qu’une relation moins punitive à ses erreurs aide parfois à les regarder avec un peu plus de recul, plutôt que comme un jugement immédiat sur sa valeur — sans que cela suffise, à soi seul, à changer les obstacles qui restent bien réels.

Cela ne revient pas à romantiser l’échec, ni à minimiser les obstacles réellement injustes. Certaines expériences sont simplement difficiles, sans leçon à en tirer. Certains refus ne méritent pas d’être transformés en apprentissage : ils méritent parfois simplement d’être nommés pour ce qu’ils sont. Mais cela suffit à rappeler qu’un résultat et le jugement qu’on en fait ne sont pas la même chose — et que ce jugement, quand il vient de l’extérieur, n’a pas toujours le dernier mot.

Une question à garder avec soi

Un résultat peut être réel sans devenir une définition de la personne. Une peur peut être légitime sans devenir la seule manière d’évaluer ce qui est possible. Et une réponse du monde peut être injuste sans devenir, elle non plus, une vérité sur qui nous sommes.

Peut-être que la question n’est donc pas seulement : ai-je échoué ? Mais aussi : qu’est-ce qui s’est réellement passé, et qu’est-ce que j’en ai conclu ? Qu’est-ce qui, dans cette situation, dépendait de nous — et qu’est-ce qui n’en dépendait pas ? Et qui, au juste, a décidé de ce que cet échec disait de nous ?

Une dernière question reste ouverte — non pas comme une injonction à essayer, mais comme une possibilité à garder en réserve : si personne ne peut garantir que nous réussirons, qu’est-ce que nous décidons encore de considérer comme possible ?

Chez JIRIS, nous croyons que les meilleures réponses naissent d’une réflexion partagée. C’est pourquoi nos formations ne cherchent pas seulement à transmettre des connaissances : elles créent un espace pour comprendre les enjeux, questionner les pratiques et construire des solutions adaptées à chaque réalité.

Pour en savoir plus

  • Bandura, A. (1997). Self-Efficacy: The Exercise of Control. New York : W. H. Freeman.
  • Jones, E. E., & Berglas, S. (1978). Control of attributions about the self through self-handicapping strategies: The appeal of alcohol and the role of underachievement. Personality and Social Psychology Bulletin, 4(2), 200–206. doi.org/10.1177/014616727800400205
  • Maruna, S. (2001). Making Good: How Ex-Convicts Reform and Rebuild Their Lives. American Psychological Association.
  • Neff, K. D. (2003). Self-compassion: An alternative conceptualization of a healthy attitude toward oneself. Self and Identity, 2(2), 85–101. doi.org/10.1080/15298860309032
  • Ward, T., & Maruna, S. (2007). Rehabilitation: Beyond the Risk Paradigm. Routledge.