Sommes-nous vulnérables, ou traversons-nous des situations de vulnérabilité ?
Quand une situation ne devrait pas devenir une identité
Il y a des moments, dans une vie, où on a davantage besoin des autres. Une maladie. Une perte d’emploi. Un épisode de détresse. La rue, pour un temps. Un passage devant la justice, puis les portes qui se ferment après. Ces moments peuvent nous rendre plus vulnérables.
Mais est-ce qu’ils disent qui nous sommes ?
Une nuance qu’on retrouve jusque dans la loi
Le mot « vulnérabilité » revient souvent dans les textes qui encadrent la protection des personnes au Québec — notamment dans la Loi visant à lutter contre la maltraitance envers les aînés et toute autre personne majeure en situation de vulnérabilité. Cette loi définit une personne en situation de vulnérabilité comme une personne majeure dont la capacité à demander ou à obtenir de l’aide est limitée — temporairement ou de façon permanente — en raison d’une contrainte, d’une maladie, d’une blessure ou d’un handicap.
Cette formulation met l’accent sur une capacité limitée, dans certaines circonstances — pas sur un trait permanent de la personne. Ça ne veut pas dire que dire « personne vulnérable » serait en soi fautif : les deux expressions peuvent décrire la même réalité. La différence se joue plutôt dans l’usage qu’on en fait par la suite — est-ce qu’on continue de voir la situation, ou est-ce qu’elle devient, dans notre tête, toute la personne ?
Un débat similaire existe depuis longtemps ailleurs, notamment autour du handicap, où l’on oppose parfois « personne handicapée » à « personne en situation de handicap ». Le raisonnement derrière le second est révélateur : une personne en fauteuil roulant n’est pas « handicapée » en elle-même, elle est mise en situation de handicap par l’absence d’une rampe — la limitation vient de la rencontre entre la personne et son environnement, pas d’un manque qui lui serait propre.

On retrouve la même logique dans nos deux articles précédents, où une expérience — un acte, une difficulté — peut être confondue avec une identité permanente si on n’y prête pas attention. Dire qu’une personne est vulnérable, ou qu’elle traverse une situation de vulnérabilité, peut donc simplement décrire une réalité. Le problème apparaît plutôt quand cette description devient totale : quand on oublie qu’une personne peut avoir besoin d’aide aujourd’hui sans être incapable de décider pour elle-même. Avoir besoin des autres à un moment donné ne signifie pas être incapable d’agir par soi-même.
Ce qui peut créer une situation de vulnérabilité
La vulnérabilité ne touche pas qu’une seule population, et elle prend rarement une seule forme à la fois.
Une personne en situation d’itinérance peut faire face à une grande précarité, à l’isolement, à des obstacles administratifs, à des enjeux de santé. Une personne vivant une détresse psychologique, ou ayant reçu un diagnostic en santé mentale, peut se heurter à la stigmatisation, à la difficulté de se faire entendre, à l’épuisement. Une personne ayant un casier judiciaire peut rencontrer des portes qui se ferment à l’emploi, au logement, à la réintégration sociale — bien après que sa peine ait été purgée.
Ces réalités peuvent créer, ou accentuer, une situation de vulnérabilité. Elles ne résument pourtant pas la personne qui les traverse. La question n’est peut-être donc pas seulement de savoir qui est vulnérable. Elle est aussi de comprendre ce qui rend une personne vulnérable dans une situation donnée — et ce qui pourrait, avec du soutien, réduire cette vulnérabilité.
C’est la même logique que celle du modèle de production du handicap évoqué plus haut : la difficulté existe bel et bien, mais elle vient souvent de la rencontre entre une personne et un environnement qui répond mal à ses besoins — un logement inaccessible, un système qui referme des portes après une peine purgée, un service débordé — plutôt que d’un manque qui appartiendrait seulement à la personne.
Ces situations ne naissent pas non plus dans le vide. L’accès au logement, la pauvreté, la discrimination, ou des obstacles qui se sont accumulés au fil d’un parcours de vie, jouent souvent un rôle aussi important que les circonstances individuelles. La Politique nationale de lutte à l’itinérance du Québec, par exemple, décrit explicitement l’itinérance comme le résultat d’une combinaison de facteurs sociaux et individuels — pas comme le simple reflet d’un trait personnel.

Le risque n’est pas seulement de trop protéger
La vulnérabilité, comme concept, est neutre. Ce n’est pas la situation elle-même qui pose problème, mais l’usage qu’on en fait : la nommer pour protéger en respectant l’autonomie de la personne, ou la nommer pour surprotéger, exclure, ou s’en désengager.
Reconnaître une vulnérabilité et réduire une personne à sa vulnérabilité ne sont pas la même chose.
Quand une personne est vue comme « la personne vulnérable », deux dérives opposées peuvent se produire.
D’un côté, il arrive que, avec la meilleure des intentions, on consulte moins la personne, ou qu’on anticipe ses besoins sans toujours vérifier ce qu’elle souhaite vraiment. La protection, poussée trop loin, peut glisser vers l’exclusion des choix qui concernent pourtant directement la personne elle-même.
De l’autre côté, la même étiquette peut aussi servir à justifier le contraire. « Cette personne est trop fragile, on risque de la brusquer » devient parfois une façon silencieuse de garder ses distances plutôt que d’offrir un vrai soutien — moins de confiance, moins d’accès, moins d’occasions.
Protéger sans effacer
Le Curateur public du Québec, dont le rôle est d’intervenir auprès des personnes les plus vulnérables, nomme cette tension directement dans sa mission : protéger, tout en veillant au respect des volontés et des préférences de la personne représentée, et en cherchant à préserver son autodétermination autant que possible.
Cette idée reconnaît que la protection et l’autonomie ne vont pas toujours naturellement ensemble : il faut les tenir en équilibre, activement, plutôt que de supposer que protéger quelqu’un signifie automatiquement bien agir envers lui.
Et si on changeait la question ?
Face à une personne en situation de vulnérabilité, la question qui vient souvent en premier est : de quoi cette personne est-elle incapable ?
Une autre question est possible : de quel soutien a-t-elle besoin pour exercer au mieux ses capacités ?
La première cherche surtout les limites. La seconde cherche aussi les possibilités. Ça ne veut pas dire nier les incapacités réelles ou les besoins de protection — ça veut dire éviter de conclure trop vite que ce qu’une personne ne peut pas faire dans une situation donnée détermine tout ce qu’elle peut faire dans sa vie.

Une question à garder avec soi
Il reste aussi une question à garder pour soi, au-delà de l’intervention :
Est-ce que je réponds à ce dont cette personne a besoin en ce moment, ou est-ce que je suis en train de décider, pour elle et pour longtemps, qui elle est ?
Ce n’est pas une question qui a une réponse simple. Mais elle rappelle qu’une situation, aussi réelle et sérieuse soit-elle, ne devrait pas remplacer entièrement la voix de la personne qui la traverse.
Cette réflexion fait écho à nos articles précédents sur les étiquettes et le jugement intérieur, où nous explorions comment une expérience temporaire peut être confondue avec une identité permanente. Ici, cette même confusion prend une forme institutionnelle et sociale plutôt qu’individuelle — mais le mécanisme reste le même.
Derrière une situation d’itinérance, une période de détresse ou un casier judiciaire, il y a une personne dont le parcours ne se résume pas à cette seule situation — avec une histoire, des préférences et, dans la mesure de ses moyens, un pouvoir d’agir.
Nous pouvons tous, un jour, traverser une situation de vulnérabilité — pas tous de la même manière, ni dans les mêmes circonstances, ni pour les mêmes raisons. Ce qui devrait rester constant, c’est que personne n’est défini par ce qu’il traverse. Une situation de vulnérabilité décrit une réalité, un contexte ou un besoin. Elle ne devrait toutefois pas suffire à définir toute une personne.
Reconnaître la vulnérabilité comme une situation plutôt que comme une identité, c’est aussi rendre possible des milieux où on peut demander de l’aide sans craindre d’être réduit à ce besoin.
JIRIS œuvre pour la sensibilisation et le soutien. Si ces mots résonnent avec une situation que tu vis — la tienne, ou celle d’un proche que tu accompagnes — tu n’as pas à y réfléchir seul : en parler à un professionnel ou à une ressource spécialisée peut faire une vraie différence.
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RIPPH — Modèle de développement humain – Processus de production du handicap
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LégisQuébec — Loi visant à lutter contre la maltraitance envers les aînés et toute autre personne majeure en situation de vulnérabilité (L-6.3)
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Curateur public du Québec
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Politique nationale de lutte à l’itinérance — Ensemble pour éviter la rue et en sortir, gouvernement du Québec
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INSPQ — Maltraitance envers les personnes aînées




