Peur d’être jugé, peur de juger : le même réflexe ?

Peur d’être jugé, peur de juger : le même réflexe ?

 

 

« Ne vous inquiétez pas, je ne vous juge pas. »

Cette phrase, presque tout le monde l’a entendue — d’un professionnel de la santé, d’un intervenant social, d’un policier, d’un enseignant. Elle se veut rassurante. Elle vise à créer un espace où la personne peut parler sans craindre d’être réduite à ce qu’elle vient de révéler.

Mais à bien l’écouter, cette phrase dit plus qu’elle ne le croit. En promettant de protéger l’autre du jugement, elle confirme, sans le vouloir, l’idée que le jugement est une menace — quelque chose dont il faut être protégé, plutôt qu’un mécanisme qu’on pourrait simplement bien utiliser. Elle rassure en validant une prémisse qu’il faudrait peut-être, au contraire, remettre en question.

Est-ce vraiment possible de ne pas juger? Et surtout — la personne qui prononce cette phrase juge-t-elle vraiment moins que celle qui a peur d’être jugée?

 

Juger n’est pas une faute morale, c’est un réflexe cognitif

Le jugement n’est pas d’abord une décision qu’on prend. C’est un réflexe que le cerveau produit avant même qu’on en ait conscience. Face à une information nouvelle — une apparence, un accent, une façon de parler, une situation de vie — l’esprit humain catégorise presque instantanément, parce que c’est ainsi qu’il traite l’immense quantité d’information qu’il reçoit à chaque instant. Ce mécanisme n’est pas un défaut de caractère : c’est une fonction cognitive universelle, présente chez toute personne, peu importe sa formation, sa bienveillance ou ses convictions.

Il faut ici distinguer deux choses qu’on confond trop souvent sous le même mot. Il existe un jugement qui évalue une situation pour mieux la comprendre et agir — c’est celui qu’un médecin exerce en observant des symptômes, qu’un intervenant exerce en évaluant un risque, qu’un enseignant exerce en évaluant un travail. Ce jugement-là, qu’on pourrait appeler jugement clinique ou évaluatif, n’a rien de condamnable : il est nécessaire, il est même souhaitable.

Ce qui pose problème, ce n’est donc pas le fait de juger. C’est de juger la personne plutôt que le problème à résoudre. Un intervenant peut évaluer qu’une situation est préoccupante sans pour autant réduire la personne devant lui à cette situation. Ce jugement peut d’ailleurs être positif tout autant que négatif — reconnaître que « cette personne a fait des efforts considérables » ou que « cette stratégie fonctionne bien pour elle » est aussi une forme de jugement, qu’on associe rarement au mot lui-même parce qu’on l’imagine presque toujours négatif. La différence entre les deux formes de jugement est subtile, mais elle change tout : dans un cas, on reste centré sur ce qu’il faut comprendre et régler; dans l’autre, on referme une porte sur qui la personne est.

 

Derrière chaque comportement, une réalité que l’on ne voit pas

 

 

Une personne peut arriver en retard, sembler distante, éviter le regard, réagir avec une irritation apparente. La première réaction consiste souvent à y voir un manque de respect, un désintérêt, une mauvaise volonté.

Pourtant, ces mêmes comportements peuvent tout autant traduire l’épuisement, un traumatisme, l’anxiété, un parcours migratoire complexe ou une expérience de discrimination répétée. Le comportement est visible; le contexte, lui, ne l’est presque jamais.

Comprendre une personne ne consiste donc pas seulement à observer ce qu’elle fait. Cela suppose de chercher ce que son histoire ne montre pas immédiatement — sans pour autant renoncer à nommer ce qui doit l’être : comprendre n’est pas excuser. Une personne demeure responsable de ses actes, les victimes doivent être protégées, la loi doit être respectée. Mais comprendre pourquoi une personne agit d’une certaine manière permet souvent d’intervenir avec plus de justesse que de simplement la condamner.

 

Le piège que l’on se tend à soi-même

 

Il existe une dimension du jugement plus discrète encore, et peut-être plus révélatrice que toutes les autres : celle qui se joue avant même que l’autre n’ait rien dit ou rien fait.

Quand une personne s’abstient d’agir, de parler ou de demander de l’aide par peur d’être jugée, elle a souvent déjà, dans cet instant même, jugé l’autre négativement — en lui attribuant par anticipation une pensée critique, un rejet, un mépris qu’il n’a peut-être jamais eus. La peur du jugement suppose presque toujours que ce jugement sera négatif. On imagine rarement qu’un intervenant, un proche ou un inconnu pourrait nous regarder avec de la compréhension, de la curiosité ou même de l’admiration face à ce qu’on a traversé.

Ce réflexe est révélateur : la personne qui redoute d’être jugée vient, sans le savoir, de faire exactement ce qu’elle craint qu’on lui fasse — elle a prêté à l’autre une pensée qu’il n’a peut-être jamais formulée. La peur du jugement et le jugement lui-même ne sont peut-être pas deux phénomènes séparés. Ils pourraient être la même dynamique, vécue en miroir, à quelques secondes d’intervalle.

 

Pourquoi la peur du jugement fait taire

 

 

Ce mécanisme a des conséquences concrètes, que nous retrouvons dans presque toutes les réflexions que nous menons chez JIRIS. Une personne retarde une consultation en santé mentale parce qu’elle craint d’être perçue comme faible. Une famille cache une difficulté éducative de peur d’être jugée incompétente. Une victime de violence familiale hésite à en parler par crainte du regard porté sur son couple ou sur elle-même. Une personne judiciarisée évite les services de peur d’être réduite à son passé.

Dans chacun de ces cas, le silence ne traduit pas un refus d’être aidé. Il traduit la peur de ne plus être vu comme une personne entière, mais uniquement comme le problème qu’on redoute de révéler.

 

Les intervenants ne sont pas à l’abri

 

Les professionnels apprennent à adopter une posture de non-jugement. Mais personne ne cesse d’être humain en devenant intervenant. Les premières impressions, les biais et les réflexes de catégorisation ne disparaissent pas avec une formation.

La véritable compétence professionnelle ne consiste donc pas à prétendre que ces réflexes n’existent pas. Elle consiste à les reconnaître assez tôt pour qu’ils n’influencent pas la qualité de l’accompagnement — à se demander, dans l’instant : qu’est-ce qui, dans ma perception, relève des faits, et qu’est-ce qui relève de ma propre interprétation?

 

La prochaine fois que nous craindrons le regard des autres, peut-être pourrons-nous nous poser une question plus large : la pensée négative que nous prêtons déjà à l’autre est-elle réellement la sienne, ou est-ce la nôtre, projetée par anticipation?

Et si la manière la plus efficace de réduire notre propre peur d’être jugé consistait d’abord à cesser de juger si vite ce que l’autre pense de nous?

 

Trois questions pour réfléchir à sa propre posture

Que l’on soit intervenant, gestionnaire ou simplement témoin de la difficulté d’un proche, ces questions valent la peine d’être posées régulièrement, pas seulement en formation :

  • Quand je dis « je ne juge pas », est-ce que mon ton, mes questions et mon attitude reflètent vraiment cette ouverture, ou seulement mes mots?
  • Est-ce que ma peur de mal interpréter une réalité culturelle m’empêche parfois de poser les questions nécessaires à la sécurité de la personne?
  • Comment puis-je créer un espace où l’autre a le droit d’être complexe et contradictoire, sans que cela ne déclenche ma propre insécurité professionnelle?

 

JIRIS vous accompagne

 

 

Chez JIRIS, nous croyons que les interventions les plus efficaces ne commencent pas par une réponse immédiate, mais par une capacité à distinguer ce qui doit être évalué de ce qui ne doit jamais être condamné : la personne elle-même.

Nos formations accompagnent les organisations et les intervenants qui souhaitent développer une conscience réelle de leurs propres réflexes de jugement, apprendre à juger le problème sans juger la personne, et créer des relations d’aide où la peur du jugement cesse d’être le principal obstacle à demander de l’aide.

Sur le réflexe cognitif du jugement

Tversky, A., & Kahneman, D. (1974). Judgment under uncertainty: Heuristics and biases. Science, 185(4157), 1124–1131. https://doi.org/10.1126/science.185.4157.1124

Sur le premier regard qui devient une conclusion définitive

Fiske, S. T. (1980). Attention and weight in person perception: The impact of negative and extreme behavior. Journal of Personality and Social Psychology, 38(6), 889–906. Lire

Ross, L. (1977). The intuitive psychologist and his shortcomings: Distortions in the attribution process. Advances in Experimental Social Psychology, 10, 173–220. https://doi.org/10.1016/S0065-2601(08)60357-3

Sur la stigmatisation et la peur du jugement

Goffman, E. (1963). Stigma: Notes on the management of spoiled identity. Prentice-Hall. https://archive.org/details/stigmanotesonman00goff

Link, B. G., & Phelan, J. C. (2001). Conceptualizing stigma. Annual Review of Sociology, 27, 363–385. https://doi.org/10.1146/annurev.soc.27.1.363

Sur la peur du jugement comme obstacle à demander de l'aide

Corrigan, P. W., & Watson, A. C. (2002). Understanding the impact of stigma on people with mental illness. World Psychiatry, 1(1), 16–20. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1489832/

Clement, S., Schauman, O., Graham, T., Maggioni, F., Evans-Lacko, S., Bezborodovs, N., Morgan, C., Rüsch, N., & Thornicroft, G. (2015). What is the impact of mental health-related stigma on help-seeking? A systematic review of quantitative and qualitative studies. Psychological Medicine, 45(1), 11–27. https://doi.org/10.1017/S0033291714000129

Sur la distinction entre jugement clinique et jugement moral

Biestek, F. P. (1957). The Casework Relationship. Loyola University Press. https://books.google.com/books/about/The_Casework_Relationship.html?id=EVpHAAAAMAAJ