Où va mon énergie?
Apprendre à distinguer ce que je peux changer de ce qui m’échappe
Il y a des périodes où l’on souffre tellement que toute notre énergie semble être absorbée par un même problème. On y pense le matin, on y revient dans la journée, on rejoue une conversation, on espère que quelqu’un changera d’attitude, on voudrait réparer une situation qui nous échappe. Pendant que notre attention reste tournée vers ce qui ne dépend pas entièrement de nous, il reste parfois très peu d’énergie pour ce qui, lui, pourrait réellement être influencé.
Ce n’est pas nécessairement un manque de volonté, ni un défaut de jugement. Lorsque nous sommes épuisés, anxieux, blessés ou confrontés à une situation qui semble sans issue, il peut devenir particulièrement difficile de distinguer ce qui dépend de nous, ce que nous pouvons influencer et ce qui nous échappe.
La question n’est donc peut-être pas simplement « Qu’est-ce que je peux contrôler? » Elle pourrait être plus humble : où est-ce que mon énergie peut encore faire une différence?

Tout ce qui nous préoccupe n’est pas à notre portée
Nous pouvons être profondément préoccupés par quelque chose sans avoir le pouvoir de le modifier directement — l’opinion des autres à notre égard, le choix d’une personne de changer ou non, un événement passé, ce qui pourrait arriver demain. Et pourtant, notre esprit peut continuer à chercher une solution là où aucune action directe n’est possible. C’est l’un des paradoxes de la souffrance : plus une situation nous préoccupe, plus nous pouvons être tentés d’y consacrer notre énergie, même lorsque cette énergie ne produit plus de changement.
Cette tension entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas remonte au moins à la philosophie stoïcienne — Épictète ouvrait d’ailleurs son Manuel sur cette distinction précise. Le modèle des cercles de préoccupation, d’influence et de contrôle, popularisé plus tard par Stephen Covey, en propose une version plus nuancée en ajoutant une zone intermédiaire : celle de l’influence. La vie n’est pas divisée en deux catégories parfaitement étanches — ce que nous contrôlons et ce que nous ne contrôlons pas. Entre les deux, il existe souvent un espace où nous pouvons agir sans pouvoir garantir le résultat.

Contrôler n’est pas influencer
Préparer soigneusement une entrevue d’embauche est en grande partie sous notre contrôle; obtenir le poste ne l’est pas entièrement. Nous pouvons préparer nos arguments, nous présenter avec sérieux, faire valoir nos compétences — mais la décision finale appartient aussi à d’autres personnes. Notre action peut augmenter certaines possibilités sans nous donner la maîtrise du résultat.
La même distinction existe dans les relations. Nous pouvons choisir de parler calmement, exprimer un besoin, poser une limite, reconnaître notre part dans un conflit — mais nous ne pouvons pas décider à la place de l’autre de nous écouter, de nous comprendre ou de nous pardonner. Influencer n’est pas contrôler. Cette distinction peut sembler évidente lorsque nous sommes calmes; elle devient beaucoup plus difficile à maintenir lorsque nous sommes attachés à un résultat ou lorsque nous souffrons.
Le piège de vouloir réparer ce qui ne dépend pas de nous
Il arrive que nous répétions la même stratégie parce que nous espérons qu’elle finira par fonctionner — expliquer encore, insister encore, vérifier encore, anticiper encore, cherchant la bonne manière de faire changer une situation qui, malgré tous nos efforts, continue de nous échapper. Parfois, le problème n’est pas que nous ne faisons pas assez. C’est que nous continuons à investir notre énergie dans une partie de la situation sur laquelle notre action a peu de prise.
Lâcher prise, dans ce contexte, ne signifie pas abandonner. Cela peut simplement signifier reconnaître qu’une stratégie ne produit plus l’effet espéré, et qu’une autre manière d’agir doit peut-être être envisagée. Renoncer à contrôler un résultat n’est pas renoncer à ses valeurs, à ses besoins ou à son pouvoir d’agir — c’est parfois renoncer à une seule manière d’essayer de l’obtenir.
Cela ne signifie pas non plus que toute énergie consacrée à ce qui échappe à notre contrôle est perdue. Pleurer une relation, un espoir ou une situation qui ne reviendra pas fait parfois partie du chemin, et non un détour à éviter — cette énergie n’a alors pas besoin d’être immédiatement redirigée vers une action, elle peut simplement avoir besoin de temps. Une préoccupation qui nous habite depuis longtemps dit peut-être aussi quelque chose d’important : ce qui, pour nous, compte vraiment.
Pour certaines personnes, notamment celles qui ont vécu des situations où elles n’avaient aucun pouvoir, le mot « lâcher prise » peut lui-même être difficile à entendre. Dans ces cas, il peut être utile de parler plutôt de « choisir autrement » ou de « rediriger son énergie » — l’idée reste la même, mais les mots comptent aussi.

Et si le problème était aussi notre énergie?
Lorsque nous souffrons, nous ne disposons pas nécessairement des mêmes ressources qu’en temps normal. La fatigue, le stress, l’anxiété ou une période prolongée d’adversité peuvent rendre la réflexion plus difficile et réduire notre capacité à envisager plusieurs possibilités. Dans ces moments, tout peut sembler urgent, important, et devoir être réglé immédiatement. Mais notre énergie n’est pas illimitée; elle mérite elle aussi d’être considérée comme une ressource.
Une question peut alors devenir utile, sans intention de culpabiliser : est-ce que ce que je suis en train de faire change réellement quelque chose, ou est-ce que je suis surtout en train de m’épuiser à essayer de changer ce qui ne dépend pas de moi?
« Hors de mon contrôle » ne veut pas dire « je ne peux rien faire »
C’est probablement la nuance la plus importante de cet article. Une personne confrontée à une injustice ne devrait pas nécessairement se dire qu’elle doit accepter la situation simplement parce qu’elle ne contrôle pas les autres. Une personne victime de discrimination ne devrait pas être invitée à simplement « lâcher prise ». Dire qu’une situation n’est pas entièrement sous notre contrôle ne signifie pas qu’elle est immuable.
C’est ici que le cercle d’influence devient intéressant : demander, expliquer, négocier, chercher du soutien, documenter une situation, poser une limite, faire appel, se retirer, modifier notre manière d’agir — ou décider qu’une action ne produit plus suffisamment de résultats pour justifier l’énergie qu’elle nous coûte. Ne pas tout contrôler n’empêche pas d’agir; cela peut simplement nous conduire à agir autrement.
Face à un obstacle qui dépasse une seule personne — une discrimination répandue, une politique injuste, un système qui n’écoute pas — l’influence peut aussi prendre une forme collective. Se joindre à d’autres personnes vivant la même difficulté peut ouvrir des possibilités qu’aucune démarche individuelle ne permettrait à elle seule.
Un proche aidant, par exemple, ne peut pas forcer une personne à accepter de l’aide. Mais il peut choisir comment il répond à ses demandes, poser ses propres limites, ou chercher du soutien pour lui-même.
Le cercle de contrôle n’est pas le même pour tout le monde
Il serait trop simple de croire que chacun dispose, en permanence, du même pouvoir d’action. Deux personnes confrontées à une situation semblable peuvent avoir des possibilités très différentes : les ressources disponibles, la santé, la situation financière, les responsabilités familiales, les expériences de discrimination, les rapports de pouvoir ou l’accès aux services peuvent modifier considérablement la marge de manœuvre d’une personne. Cette marge peut aussi évoluer dans le temps pour une même personne — ce qu’on peut faire aujourd’hui n’est pas nécessairement ce qu’on pouvait faire lorsqu’on était épuisé, en crise ou isolé, et ce qu’on ne peut pas faire aujourd’hui n’est pas nécessairement ce qu’on ne pourra jamais faire.
Cette idée permet de parler de responsabilité sans tomber dans la culpabilisation : nous pouvons être responsables de certaines actions qui dépendent de nous, tout en reconnaissant que nous ne sommes pas responsables de tout ce qui nous arrive.

Peut-être faut-il commencer plus petit
Lorsque l’on souffre, chercher à reprendre entièrement le contrôle de sa vie peut sembler impossible. Il peut alors être plus réaliste de chercher la prochaine action possible — pas la solution parfaite, pas la résolution complète du problème. Une action, aussi modeste soit-elle : un appel, une question posée, un refus exprimé, une pause prise avant de répondre, une démarche entamée. Ou parfois, l’énergie n’a pas besoin d’aller vers une action extérieure du tout — se reposer, respirer, prendre soin de son corps peut être, en soi, ce qui est le plus nécessaire, sans qu’il y ait un objectif à atteindre au bout. Le pouvoir d’agir ne ressemble pas toujours à une grande décision; il peut commencer par une toute petite marge de choix retrouvée.
Une question à se poser autrement
Face à une situation qui nous épuise, trois questions peuvent aider : qu’est-ce qui dépend directement de moi? Qu’est-ce que je peux tenter d’influencer, sans pouvoir garantir le résultat? Et qu’est-ce qui ne dépend pas de moi, et à quoi je continue pourtant de consacrer énormément d’énergie?
Il n’est pas nécessaire de trouver immédiatement la réponse parfaite. Il s’agit plutôt de créer suffisamment de recul pour remarquer où notre énergie est investie — car parfois, nous ne sommes pas épuisés uniquement parce que la situation est difficile, mais parce que nous essayons depuis longtemps de résoudre une partie du problème qui ne peut pas être résolue par nous seuls.
Lâcher prise n’est pas cesser de se battre
Le mot « lâcher prise » peut être mal compris. Il peut donner l’impression qu’il faudrait abandonner, ne plus se défendre ou accepter passivement ce qui nous fait souffrir. Ce n’est pas nécessairement cela. Lâcher prise peut plutôt signifier reconnaître les limites de ce que nous pouvons contrôler, tout en conservant ce qui demeure possible : nos valeurs, nos limites, nos choix, et notre capacité à demander du soutien. Parfois, lâcher prise conduit à agir davantage — mais autrement, avec moins d’acharnement sur ce qui résiste et davantage d’attention à ce qui peut réellement bouger.
Peut-être que la question la plus utile n’est finalement ni « comment puis-je contrôler cette situation? » ni « comment puis-je cesser de m’en préoccuper? », mais plutôt : dans cette situation, où mon énergie peut-elle encore faire une différence? La réponse peut être une action, une limite, une demande d’aide, un changement de stratégie — ou, parfois, l’acceptation lucide qu’une partie de la situation ne dépend pas de nous. Cette acceptation n’est pas nécessairement une défaite. Elle peut être une manière de récupérer de l’énergie pour la partie de la réalité sur laquelle notre action a encore une prise.
JIRIS vous accompagne
Chez JIRIS, nous croyons que le pouvoir d’agir ne commence pas nécessairement par le fait de tout contrôler, mais par la capacité à distinguer ce qui dépend de nous, ce que nous pouvons influencer, et ce qui nous échappe.
Nos formations créent un espace pour explorer cette distinction avec les organisations, les équipes et les communautés que nous accompagnons — sans jamais suggérer que renoncer à contrôler signifie renoncer à agir.
Parce que reprendre du pouvoir sur sa vie ne signifie pas nécessairement tout maîtriser. C’est parfois apprendre à mieux choisir où déposer son énergie.
- Épictète. (1889). Manuel d’Épictète (J.-F. Thurot, trad. ; C. Thurot, éd. ; p. 1–33). Librairie Hachette et Cie. (Ouvrage original composé au IIᵉ siècle).
- Covey, S. R. (1989). The 7 Habits of Highly Effective People. https://icrrd.com/public/media/01-11-2020-212827The%207%20Habits%20of%20Highly%20Effective%20People.pdf
- Farnier, J., Shankland, R., Kotsou, I., Inigo, M., Rosset, E., & Leys, C. (2021). Empowering well-being: Validation of a locus of control scale specific to well-being. Journal of Happiness Studies, 22, 3513–3542. https://doi.org/10.1007/s10902-021-00380-7
- CAP santé mentale (Confédération des associations de proches en santé mentale du Québec). (s. d.). Lâcher-prise. Consulté en 2026, à l'adresse https://www.capsantementale.ca/contenu/lacher-prise/




