Violence familiale : pourquoi attendre que la loi intervienne ?

Violence familiale : pourquoi attendre que la loi intervienne ?

 

Beaucoup de personnes qui vivent un conflit familial qui s’aggrave savent, au fond, que quelque chose ne va plus. Pourtant, elles attendent souvent un point de non-retour avant de chercher de l’aide — une première arrestation, un signalement à la DPJ, une intervention policière — plutôt que d’agir dès les premiers signes.

Pourquoi attend-on que la loi intervienne, alors qu’on pourrait souvent la devancer ?

La réponse tient rarement à de la négligence. Elle tient à une série de banalisations progressives : « c’est juste une mauvaise passe », « on se chicane, mais on s’aime », « c’est comme ça dans notre famille depuis toujours ». Un comportement de contrôle, une colère qui revient trop souvent, une peur qui devient familière — chacun de ces éléments, pris seul, semble gérable. Additionnés, ils forment un terrain qui, un jour, appelle la loi dans une maison qui aurait pu s’en passer.

 

Pourquoi certains conflits dégénèrent

 

 

La violence familiale ne se manifeste pas toujours d’abord par un coup. Elle commence souvent par une dynamique de contrôle qu’aucune des deux personnes ne reconnaît clairement comme telle : décider pour l’autre, limiter ses sorties, surveiller ses communications, ou instaurer un climat où l’on marche sur des œufs sans savoir pourquoi.

Certaines personnes qui exercent ce contrôle ne se perçoivent pas elles-mêmes comme violentes — elles pensent protéger leur couple, exercer une autorité légitime, ou simplement reproduire ce qu’elles ont connu enfant. Et certaines personnes qui le subissent finissent par croire que « c’est normal », parce que ce climat s’est installé graduellement, sans jamais qu’un moment précis ne marque une rupture claire.

C’est justement à ce moment-là — quand une situation peut déjà être préoccupante sans constituer nécessairement une infraction criminelle — que la prévention est la plus utile.

 

Des gestes à risque, pas seulement des coups

 

L’un des malentendus les plus fréquents est de réduire la violence familiale à la violence physique. Elle prend souvent d’autres formes : contrôler les allées et venues d’un conjoint, limiter son accès à l’argent du ménage, l’isoler de sa famille ou de ses amis, menacer de lui retirer la garde des enfants, ou instaurer une peur constante sans qu’un seul coup ne soit jamais porté.

Certains de ces comportements peuvent, selon les circonstances et les éléments de preuve, constituer des infractions criminelles — notamment le harcèlement criminel, les menaces ou l’intimidation — même en l’absence de violence physique.

L’exposition des enfants fait aussi partie de cette réalité trop souvent minimisée. Au Québec, un enfant qui grandit au milieu de disputes violentes, de cris agressifs ou d’un climat de peur entre ses parents peut amener les autorités de protection de la jeunesse à intervenir, notamment lorsque son exposition à la violence conjugale est de nature à lui causer un préjudice — sans qu’un seul geste n’ait jamais été dirigé contre lui directement. L’objectif de la DPJ, dans ces situations, est d’assurer la sécurité et le développement de l’enfant, en privilégiant autant que possible son maintien dans le milieu familial, à condition que ce milieu redevienne sécuritaire.

 

Quand la loi entre chez vous : une protection, pas seulement une sanction

 

 

Il existe une idée reçue selon laquelle l’intervention de la loi dans une famille signifie que tout est déjà perdu — que quelqu’un ira nécessairement en prison, qu’une famille sera nécessairement brisée. Cette idée retarde souvent l’aide au pire moment possible.

En réalité, le cadre légal québécois en matière de violence familiale a été pensé pour intervenir avant l’irréparable, pas seulement après. Le tribunal spécialisé en matière de violence sexuelle et de violence conjugale, créé par une loi adoptée en 2021 et progressivement déployé à partir de 2022, vise à mieux répondre aux réalités des personnes victimes et à améliorer leur accompagnement dans le processus judiciaire. Le bracelet antirapprochement, déployé au Québec à partir de 2022, permet notamment de géolocaliser la personne qui le porte et de détecter sa proximité avec la personne victime, avec le consentement de cette dernière. Elle n’a donc plus à assurer seule une vigilance de tous les instants.

Et surtout : cette intervention protège aussi la personne qui a exercé la violence. La loi n’entre pas dans une famille parce qu’elle cherche à la briser. Elle intervient parce que certaines situations ne peuvent plus être laissées évoluer seules. Une intervention précoce — un signalement, une ordonnance, un suivi obligatoire — peut contribuer à interrompre une escalade que la personne elle-même ne maîtrisait plus. Elle offre un cadre pour se responsabiliser et changer, plutôt que de continuer seule vers un point où les conséquences deviennent irréversibles, autant pour la victime que pour elle-même.

Il faut aussi le rappeler clairement : certains de ces comportements peuvent constituer des infractions criminelles et, lorsqu’ils donnent lieu à une condamnation, entraîner un dossier criminel. Pour certaines personnes ayant un statut d’immigration temporaire ou permanent, une condamnation liée à la violence familiale peut également avoir d’importantes conséquences sur leur situation au Canada. Informer et intervenir tôt peut contribuer à prévenir l’escalade de situations susceptibles d’entraîner des conséquences judiciaires et, dans certains cas, migratoires durables.

 

Informer, ce n’est pas juger une culture

 

 

Cette réalité est encore plus complexe lorsque des différences culturelles entrent en jeu. Dans certaines familles, certains comportements peuvent être transmis de génération en génération comme des façons normales de résoudre un conflit ou d’exercer une autorité parentale ou conjugale. Ce n’est généralement pas de la mauvaise foi — c’est un cadre de référence qui n’a jamais rencontré celui du Québec avant qu’un incident ne les mette en contact.

Informer une famille que certains de ces comportements peuvent entraîner des conséquences judiciaires importantes ici, au Québec, n’est pas porter un jugement sur sa culture d’origine. C’est lui donner les moyens de protéger ses proches — et elle-même — tout en respectant le cadre légal qui l’entoure désormais.

 

Sortir du silence : un enjeu de confiance, pas seulement d’information

 

Une intervention efficace ne peut reposer uniquement sur la répression après le fait. Elle suppose une capacité à reconnaître les signes avant l’escalade, et à comprendre les obstacles particuliers — la honte, la peur des représailles, la crainte de perdre la garde des enfants, la méfiance envers les institutions — qui retardent une demande d’aide.

Les communautés elles-mêmes ont un rôle à jouer : créer des espaces où il est possible de parler de ces enjeux sans honte, sans crainte d’être jugé, avec la certitude que chercher de l’aide est un acte de protection, pas un aveu d’échec.

Bien connaître la loi ne suffit pas si on ne comprend pas pourquoi une personne hésite à en parler — et vouloir comprendre sans connaître les recours disponibles ne suffit pas non plus. C’est la combinaison des deux qui permet d’agir avant qu’une situation ne s’aggrave, plutôt que seulement après.

 

Besoin de parler à quelqu’un maintenant ?

 

JIRIS forme des organisations, des équipes et des intervenants — pas directement les personnes vivant une situation de violence. Si vous ou une personne de votre entourage vivez une situation de violence conjugale ou familiale, de l’aide existe :

  • SOS violence conjugale — 1 800 363-9010 — ligne bilingue, gratuite, anonyme et confidentielle, 24 h/7 j. Aussi par texto au 438 601-1211. S’adresse aux victimes, à leurs proches, et aux personnes qui souhaitent changer un comportement violent.
  • CAVAC (Centre d’aide aux victimes d’actes criminels) — accompagnement gratuit et confidentiel pour comprendre ses droits et le processus judiciaire.
  • 911 — en cas de danger immédiat.
  • Info-Social — 811, option 2 — soutien psychosocial confidentiel, 24 h/7 j.
  • 211 — pour être référé vers une maison d’hébergement ou une ressource communautaire adaptée à votre réalité.

(Hors Québec : renseignez-vous auprès des services de votre province — un réseau équivalent existe dans la plupart des régions.)

 

JIRIS will assist you

 

Prévenir la violence familiale ne consiste pas seulement à intervenir lorsqu’elle éclate. C’est développer des milieux capables de reconnaître les premiers signes, de comprendre les réalités des personnes concernées, et de créer des espaces où demander de l’aide devient possible avant que la loi ne s’invite dans le quotidien d’une famille.

Nos formations s’adressent aux organisations et aux intervenants qui souhaitent mieux reconnaître les signes de violence familiale, comprendre le cadre légal applicable, et intervenir avec la sensibilité que ces réalités exigent.

At JIRIS, we believe that the best solutions emerge from shared reflection. That's why our training programs don't just aim to impart knowledge: they create a space to understand the issues, question practices, and build solutions tailored to each specific situation.

Parce que la meilleure protection est souvent celle qui commence bien avant la première intervention policière.

Cadre légal — violence conjugale et familiale

  1. Gouvernement du Québec. Cadre légal en matière de violence conjugale — bracelet antirapprochement.
    https://www.quebec.ca/famille-et-soutien-aux-personnes/violences/violence-conjugale/bracelet-antirapprochement
  2. Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Cadre légal en matière de violence conjugale.
    https://www.inspq.qc.ca/violence-conjugale/loi/cadre-legal
  3. Loi visant la création d'un tribunal spécialisé en matière de violence sexuelle et de violence conjugale (2021, chapitre 32).

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Exposition des enfants et protection de la jeunesse

  1. Gouvernement du Québec. Motifs de signalement — Faire un signalement au DPJ.
    https://www.quebec.ca/famille-et-soutien-aux-personnes/enfance/protection-de-la-jeunesse/faire-un-signalement-au-dpj/motifs-de-signalement
  2. Gouvernement du Québec. Protection de la jeunesse.
    https://www.quebec.ca/famille-et-soutien-aux-personnes/enfance/protection-de-la-jeunesse
  3. SOQUIJ. Les modifications à la Loi sur la protection de la jeunesse.
    https://blogue.soquij.qc.ca/2022/06/08/les-modifications-a-la-loi-sur-la-protection-de-la-jeunesse/

 

Autres ressources

  1. SOS violence conjugale. https://www.sosviolenceconjugale.ca
  2. 211 Québec. https://www.211qc.ca
  3. Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC). Surmonter les condamnations pénales.
    https://www.canada.ca/fr/immigration-refugies-citoyennete/services/admissibilite-application-loi/surmonter-condamnations-penales.html