Une personne est-elle son pire geste?

Une personne est-elle son pire geste?

Quand un comportement devient une identité

 

Nous faisons tous des erreurs. Nous pouvons oublier une promesse, perdre patience, prendre une mauvaise décision, blesser quelqu’un ou agir d’une manière que nous regrettons ensuite.

Ces gestes peuvent avoir des conséquences réelles. Ils peuvent décevoir, inquiéter, fragiliser une relation ou nécessiter une réparation. Lorsqu’une personne fait quelque chose qui cause du tort, il peut être nécessaire d’en parler, de poser une limite ou d’exiger un changement.

Mais une question mérite parfois d’être posée : parlons-nous de ce que cette personne a fait, ou de ce que nous en venons à croire qu’elle est?

Cette distinction peut sembler mince. Pourtant, elle influence ce qui devient possible ensuite : reconnaître les faits, prendre ses responsabilités, réparer, apprendre, changer — ou, au contraire, se retrouver enfermé dans une étiquette.

 

 

Parler d’un geste ou définir une personne?

 

Prenons une même situation.

« Tu es égoïste. »

Ou :

« Quand tu as pris cette décision sans m’en parler, je me suis senti mis de côté. »

Les deux phrases peuvent partir d’une même blessure. Elles ne disent toutefois pas la même chose.

La première transforme un comportement ou une décision en caractéristique générale. Elle ne décrit plus seulement ce qui s’est passé : elle définit la personne. La seconde reste centrée sur un geste précis et sur son effet. Elle ne minimise pas la blessure; elle permet de la situer avec plus de précision.

La différence n’est pas seulement une question de vocabulaire. Lorsqu’une personne reçoit une accusation globale, elle peut avoir l’impression qu’elle doit se défendre contre une identité : « Je suis égoïste », « Je suis incapable », « Je suis une mauvaise personne ». Il devient alors plus difficile de parler de ce qui s’est réellement passé, de ses conséquences et de ce qui pourrait être différent la prochaine fois.

Revenir aux faits ne signifie pas éviter les conversations difficiles. Cela peut plutôt aider à les rendre plus claires : qu’est-ce qui s’est passé? Quel impact cela a-t-il eu? De quoi avons-nous besoin maintenant? Quelle limite ou quelle réparation est nécessaire?

 

 

Responsabiliser sans réduire

 

Séparer une personne de son comportement ne signifie pas minimiser ce qu’elle a fait.

Une personne peut mentir, trahir une confiance, manquer à une responsabilité, exercer de la violence ou répéter un comportement nuisible. Ces situations peuvent être graves. Elles peuvent nécessiter une conséquence, une limite claire, une réparation ou, dans certains cas, une mise à distance pour assurer la sécurité et le bien-être des personnes concernées.

La question n’est donc pas de savoir s’il faut nommer le problème. Elle est plutôt de savoir jusqu’où va le jugement que nous en tirons.

Dire « Ce comportement m’a blessé » n’est pas la même chose que dire « Tu es une mauvaise personne ». Dire « Cette décision a eu des conséquences importantes » n’est pas la même chose que dire « Tu es incapable de prendre de bonnes décisions ».

Dans le premier cas, on peut examiner les faits, les responsabilités et les changements nécessaires. Dans le second, l’attention risque de se déplacer du comportement vers l’identité. Or, lorsqu’une identité devient le problème, il peut devenir plus difficile de voir la situation avec suffisamment de précision pour y répondre.

La responsabilisation n’exige pas nécessairement l’étiquetage. On peut demander des comptes, imposer une limite ou reconnaître un tort sans prétendre résumer toute une personne à un seul geste.

 

Lorsque le comportement se répète

 

La distinction demeure importante lorsque le comportement se répète.

Dire qu’une personne a menti une fois et dire qu’elle a donné des informations fausses à plusieurs reprises ne décrivent pas la même réalité. La répétition peut affecter profondément la confiance et justifier des limites plus fermes.

Dans ce contexte, il peut être utile de rester aussi près que possible de ce qui est observable :

« Tu m’as donné des informations qui se sont révélées fausses à plusieurs reprises, et je ne me sens plus en confiance. »

Cette phrase ne rend pas la situation moins sérieuse. Elle indique ce qui s’est produit et l’effet que cela a eu.

À l’inverse, dire « Tu es un menteur; tu ne changeras jamais » ajoute une condamnation globale et une prédiction sur l’avenir. Cette formulation peut exprimer une colère réelle, mais elle ne décrit plus seulement le comportement. Elle présente la personne comme figée dans une identité définitive.

Reconnaître un schéma répétitif est parfois nécessaire. Toutefois, constater qu’un comportement se répète ne permet pas, à lui seul, de conclure que la personne ne peut pas évoluer.

 

 

Quand les mots deviennent une image de soi

 

Les étiquettes ne viennent pas seulement des autres. Après plusieurs erreurs, échecs ou expériences de rejet, une personne peut finir par se dire :

« Je suis incapable. »
« Je suis un problème pour les autres. »
« Je suis une mauvaise personne. »

La frontière entre « j’ai fait quelque chose qui me déplaît » et « je suis quelqu’un de mauvais » peut alors devenir moins évidente.

Reconnaître ses erreurs fait partie de la responsabilisation. Mais transformer une erreur en verdict sur sa propre valeur peut empêcher de voir ce qui pourrait être appris, réparé ou changé.

Les mots ont donc une importance particulière, surtout lorsqu’ils sont répétés. Ils peuvent aider une personne à comprendre une situation et à trouver du soutien, mais ils peuvent aussi contribuer à la réduire à une difficulté, un diagnostic, une erreur ou un moment de sa vie.

Cela ne veut pas dire que toutes les catégories ou tous les termes descriptifs sont nécessairement négatifs. Dans certains contextes, notamment en santé ou dans les services sociaux, mettre un nom sur une situation peut aider à comprendre des besoins, à accéder à des ressources ou à orienter une intervention. L’important est de se demander comment le terme est utilisé : éclaire-t-il la situation ou enferme-t-il la personne?

 

Nommer les faits sans enfermer

Il n’est pas toujours facile de choisir ses mots lorsqu’on est blessé, déçu ou en colère. Quelques reformulations peuvent aider à maintenir l’attention sur la situation plutôt que sur une identité.

 

Au lieu de… Essayer…
« Tu es un menteur. » « Ce que tu m’as dit ne correspondait pas aux faits, et cela a affecté ma confiance. »
« Tu es incompétent. » « Il y a plusieurs erreurs dans ce dossier. Regardons ce qui doit être corrigé. »
« Tu es toujours pareil. » « Cette situation s’est déjà produite plusieurs fois. Qu’est-ce qui fait qu’elle se répète? »
« Tu ne penses jamais aux autres. » « Quand cette décision a été prise sans consultation, nous avons eu l’impression que nos besoins n’étaient pas pris en compte. »

Ces formulations ne règlent pas automatiquement une situation. Elles ne remplacent ni les limites, ni la protection, ni les conséquences lorsque celles-ci sont nécessaires.

Elles permettent toutefois de préserver une distinction importante : une personne peut être responsable de ses actes sans être réduite à ses actes.

 

 

Chez JIRIS, nous croyons qu’il est possible de reconnaître les impacts d’un comportement, de poser les limites nécessaires et de chercher des changements concrets, tout en évitant de résumer une personne à ce qui pose problème. Comprendre n’est pas excuser. Responsabiliser n’est pas enfermer.

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