Quand la souffrance reste invisible : qui entend celles et ceux qui n’osent pas demander de l’aide ?

Quand la souffrance reste invisible : qui entend celles et ceux qui n’osent pas demander de l’aide?

Comprendre les obstacles qui se dressent entre la souffrance et l’accès aux services de santé mentale

 

La santé mentale est aujourd’hui reconnue comme une composante essentielle du bien-être. Pourtant, reconnaître son importance ne garantit pas que les personnes qui vivent une détresse psychologique puissent accéder à l’aide dont elles ont besoin. Pour de nombreuses personnes, la souffrance demeure silencieuse. Elle se dissimule derrière le travail, les responsabilités familiales, les obligations quotidiennes et les apparences, et peut parfois devenir trop lourde à porter.

Certaines personnes vivent une détresse importante sans demander de soutien. D’autres entreprennent une démarche, mais l’abandonnent avant d’avoir rencontré un professionnel. D’autres encore n’accèdent aux services qu’au moment d’une crise. Plusieurs obstacles peuvent ainsi s’interposer entre le besoin d’aide et la possibilité réelle d’en bénéficier.

Ce silence ne dit pas l’absence de souffrance. Il dit souvent l’absence d’un espace perçu comme suffisamment sûr pour la nommer et être entendu sans jugement.

 

 

Un problème d’accès, pas seulement de disponibilité

 

Une personne doit franchir plusieurs étapes avant de recevoir un accompagnement : reconnaître que sa situation devient préoccupante, accepter d’avoir besoin d’aide, savoir vers qui se tourner, comprendre le fonctionnement du système, obtenir un rendez-vous et se sentir suffisamment en confiance pour poursuivre la démarche.

Même lorsqu’une ressource existe, une personne peut ne pas savoir si elle y est admissible, comment la contacter, combien de temps elle devra attendre ou ce qui se passera après une première demande. Elle peut aussi craindre d’être jugée, mal comprise ou réduite à un diagnostic, à une origine, à un statut migratoire ou à une difficulté.

L’accès aux services de santé mentale ne se résume donc pas à l’existence d’une ressource. Il comprend aussi la capacité réelle d’une personne à trouver cette ressource, à y parvenir, à s’y sentir respectée et à recevoir un accompagnement adapté à sa situation.

Selon l’Institut canadien d’information sur la santé, en 2024, 41 % des adultes de 18 ans et plus atteints d’un trouble de santé mentale diagnostiqué ont indiqué que leurs besoins en soins de santé mentale avaient été partiellement satisfaits ou non satisfaits. Parmi les enfants et les jeunes de 2 à 17 ans ayant un besoin perçu de soins de santé mentale, cette proportion atteignait 36 %. Au Québec, les proportions publiées étaient respectivement de 33 % chez les adultes et de 28 % chez les enfants et les jeunes. Bien qu’inférieures aux proportions canadiennes, ces données montrent qu’une part importante des personnes concernées au Québec n’obtient pas toute l’aide dont elle a besoin.

La disponibilité des services, les délais d’attente, la difficulté à s’orienter dans le système, les coûts pouvant être associés à certains services et la stigmatisation peuvent contribuer à cette situation. Une ressource peut donc être disponible en théorie tout en demeurant difficile à trouver, à comprendre ou à utiliser.

 

Des obstacles qui dépassent l’individu

 

 

Les déterminants sociaux de la santé, comme le revenu, le logement, l’isolement social, l’emploi ou les expériences de discrimination, peuvent également influencer la santé mentale et la capacité d’une personne à accéder aux services.

Ces facteurs n’ont pas le même effet pour tout le monde et ne permettent pas d’expliquer à eux seuls chaque situation. Ils rappellent toutefois que la demande d’aide ne dépend pas uniquement de la volonté individuelle. Une personne qui doit choisir entre consulter, travailler, s’occuper de ses enfants ou payer ses dépenses essentielles peut avoir besoin de soutien sans être en mesure de l’obtenir.

Pour les personnes immigrantes et réfugiées, le parcours migratoire peut s’ajouter à d’autres difficultés : séparation familiale, précarité financière, incertitude administrative, perte de réseaux sociaux, expériences de violence ou de discrimination, méconnaissance des services et barrières linguistiques. Des recherches québécoises ont documenté des obstacles linguistiques, économiques, institutionnels et relationnels pouvant compliquer l’accès aux soins de santé mentale en contexte migratoire.

Une étude de Statistique Canada a montré que les immigrants et les réfugiés étaient, dans l’ensemble, moins susceptibles d’avoir consulté un professionnel de la santé mentale que les personnes nées au Canada, même après la prise en compte de leur santé mentale autodéclarée et de certaines caractéristiques sociodémographiques et migratoires. Des données de Mental Health Research Canada vont dans le même sens : 11 % des personnes immigrantes et réfugiées (désignées comme « nouveaux arrivants » dans cette enquête) ont indiqué avoir eu besoin de services de santé mentale sans y avoir recours, contre 4 % des personnes nées au Canada.

Ces résultats ne permettent pas de réduire toutes les expériences à une seule cause. Ils invitent plutôt à considérer l’interaction entre la stigmatisation, la langue, la situation économique, l’isolement, la discrimination, la confiance envers les institutions et la connaissance du système.

 

Comprendre le contexte avant d’intervenir

 

Dans certaines familles et certains milieux, la santé mentale peut être associée à la honte, à la faiblesse ou à la peur du jugement. Il serait toutefois réducteur d’expliquer ces attitudes uniquement par la culture.

La manière dont une personne comprend sa souffrance et demande de l’aide peut également être influencée par son histoire familiale, son âge, sa génération, son parcours migratoire, ses expériences avec les institutions, sa situation financière et les discriminations vécues.

Il n’existe pas une seule manière d’exprimer la détresse, pas plus qu’il n’existe une seule manière de comprendre la santé mentale. Deux personnes issues d’une même communauté peuvent avoir des expériences et des besoins très différents.

Une intervention adaptée commence donc par l’écoute. Avant de proposer une solution, il est important de comprendre ce que la personne vit, ce qu’elle considère comme prioritaire et ce qui pourrait l’empêcher de poursuivre une démarche. Cela suppose de poser des questions ouvertes, d’éviter les suppositions et de reconnaître que l’on ne comprend pas toujours immédiatement toute la réalité de l’autre.

Une approche culturellement sensible ne consiste pas à enfermer une personne dans une identité ou dans une catégorie. Elle consiste à demeurer attentif à son contexte, à ses valeurs, à ses besoins et à ses préférences, tout en reconnaissant les responsabilités des institutions dans la création d’environnements respectueux et accessibles.

Comprendre les obstacles ne suffit toutefois pas. Il faut aussi repenser la manière dont les services rejoignent les personnes.

 

 

Aller vers les communautés

 

Les services ne peuvent pas toujours attendre que les personnes les plus isolées franchissent seules leur porte. Les interventions de proximité, les activités dans les milieux de vie, les partenariats avec les organismes communautaires et l’accompagnement dans les démarches peuvent contribuer à réduire certaines barrières.

Il ne s’agit pas de remplacer les services spécialisés, mais de créer des passerelles vers eux. Une organisation peut rendre l’information plus claire, offrir des services dans des lieux connus, collaborer avec les organismes communautaires, améliorer les mécanismes de référence et désigner des personnes capables d’aider les personnes accompagnées à naviguer dans le système.

Informer une personne qu’un service existe ne suffit pas toujours. Il faut parfois l’aider à comprendre les démarches, à prendre contact, à préparer une première rencontre et à trouver une solution lorsqu’un service ne convient pas. Cette continuité est particulièrement importante pour les personnes qui connaissent mal le système, qui ne parlent pas couramment la langue utilisée par les services ou qui ont déjà vécu des expériences difficiles avec les institutions.

La porte par laquelle une personne entre dans le système peut aussi influencer la suite de son parcours. L’urgence demeure une ressource essentielle lorsque la situation l’exige, et personne ne devrait être blâmé d’y avoir recours. Mais lorsque la crise constitue le premier contact avec les services, le parcours peut parfois devenir plus complexe. Un accès précoce à des services adaptés peut, dans certaines situations, contribuer à prévenir l’aggravation de la détresse et à favoriser l’établissement d’un lien de confiance.

Cela ne signifie pas que l’urgence est une mauvaise porte d’entrée ni que les personnes sont responsables de leur parcours. L’enjeu est plutôt de rendre les autres portes d’accès réellement compréhensibles, accessibles et sécurisantes pour permettre, lorsque c’est possible, une intervention avant que la crise ne devienne la seule porte d’entrée vers les services.

L’accès ne s’arrête toutefois pas au premier contact. Une orientation mal comprise, une démarche qui n’aboutit pas ou une personne laissée sans repère peuvent suffire à interrompre un parcours pourtant bien amorcé.

Au Québec, les services de santé mentale peuvent être accessibles, selon la situation et le niveau de besoin, par Info-Social 811, les CLSC, les services de première ligne, les organismes communautaires et les services d’urgence.

La prévention commence lorsque les personnes savent qu’elles peuvent parler dans un espace où elles seront accueillies avec respect, écoutées et orientées vers une aide adaptée.

 

Besoin de parler à quelqu’un maintenant ?

 

 

Si vous ou une personne de votre entourage vivez une détresse importante ou avez des pensées suicidaires, de l’aide est disponible.

Au Québec, vous pouvez appeler Info-Social au 811, option 2, pour obtenir gratuitement du soutien psychosocial et de l’information, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

En cas de danger immédiat, composez le 911 ou rendez-vous à l’urgence la plus proche.

Pour une situation suicidaire au Québec, vous pouvez appeler 1 866 APPELLE — 1 866 277-3553, envoyer un texto au 535353 ou utiliser le clavardage sur suicide.ca.

Partout au Canada, vous pouvez appeler ou texter le 9-8-8, disponible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

 

JIRIS will assist you

 

Chez JIRIS, nous croyons que l’inclusion en santé mentale ne consiste pas seulement à ajouter des services. Elle consiste aussi à réduire les obstacles qui empêchent les personnes de les utiliser.

Nos formations accompagnent les organisations, les équipes et les communautés qui souhaitent mieux reconnaître les barrières à l’accès, communiquer sans renforcer la stigmatisation, comprendre les réalités interculturelles et migratoires, améliorer l’accueil, soutenir la navigation vers les ressources et renforcer les partenariats avec les organismes communautaires.

Une pratique inclusive ne cherche pas à parler à la place des personnes concernées. Elle crée les conditions pour qu’elles puissent être entendues, respectées et associées aux décisions qui les touchent.

Parce qu’aider ne consiste pas seulement à offrir une ressource. Il faut aussi faire en sorte que la personne sache où la trouver, puisse y accéder et se sente suffisamment en sécurité pour demander de l’aide.

Benkirane, S. (2025). Mieux comprendre l'accès aux services de santé mentale pour les personnes immigrantes de première et de deuxième génération au Canada [Thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal]. Archipel. https://archipel.uqam.ca/19503/

Gouvernement du Québec. (2022). Plan d'action interministériel en santé mentale 2022-2026 : S'unir pour un mieux-être collectif. Ministère de la Santé et des Services sociaux. https://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/document-003301/

Gouvernement du Québec. (2022). Mécanisme d'accès en santé mentale au Québec : cadre de référence. Ministère de la Santé et des Services sociaux. https://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/document-003525/

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Ng, E., et Zhang, H. (2021). « L'accès aux services de consultation en santé mentale par les immigrants et réfugiés au Canada ». Rapports sur la santé. https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/82-003-x/2021006/article/00001-fra.htm

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Ourhou, A., Bergeul, S., et Habimana, E. (2023). « Les facteurs qui entravent l'accès aux soins de santé mentale en contexte migratoire ». Revue québécoise de psychologie, 44(1), 103–126. https://doi.org/10.7202/1100439ar

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988 Canada. (s. d.). Ligne d'aide en cas de crise de suicide. https://988.ca/fr