When the suffering of others resembles our own

When the suffering of others resembles our own

Pourquoi avons-nous parfois du mal à reconnaître l’anxiété et la dépression que nous avons pourtant déjà connues?

 

Il y a quelque chose de paradoxal dans notre manière de parler de l’anxiété et de la dépression.

Nous savons généralement ce que signifie être anxieux ou inquiet. Nous savons ce que c’est que de ne pas réussir à arrêter ses pensées avant un événement important, de ressentir une boule dans le ventre, de mal dormir parce que l’on pense trop, de se sentir dépassé par une situation ou d’avoir peur de ce qui pourrait arriver.

Nous savons aussi ce que signifie traverser une période où rien ne semble vraiment aller. Une période de tristesse, de fatigue, de découragement. Une période où l’on a moins envie de sortir, moins d’énergie, moins de plaisir. Une période où même certaines choses que l’on apprécie habituellement semblent demander un effort.

À différents moments de la vie, beaucoup d’entre nous connaissent certaines de ces expériences.

Alors une question mérite d’être posée : si nous avons déjà connu, ne serait-ce que momentanément, certaines formes d’anxiété ou de souffrance dépressive, pourquoi avons-nous parfois autant de difficulté à reconnaître la souffrance de quelqu’un qui nous dit vivre quelque chose de semblable?

Pourquoi une expérience qui nous paraissait réelle lorsqu’elle nous appartenait peut-elle sembler exagérée, évitable ou difficile à comprendre lorsqu’elle appartient à quelqu’un d’autre?

La question n’est pas de savoir qui souffre le plus, ni de déterminer qui mérite d’être aidé. Elle est peut-être plus simple, et plus dérangeante : que faisons-nous de ce que nous croyons déjà connaître?

 

 

« Tout le monde est anxieux parfois »

 

C’est vrai. Tout le monde peut connaître l’inquiétude, la nervosité avant un événement important, la tristesse ou des journées sans énergie.

Mais si cette expérience est commune, cela signifie-t-il pour autant que nous comprenons ce que vit une personne aux prises avec un trouble anxieux ou dépressif? Peut-être pas.

Parce qu’il existe une différence entre connaître une expérience et vivre cette expérience de manière suffisamment persistante, intense ou envahissante pour qu’elle commence à modifier profondément la vie quotidienne.

Nous pouvons connaître l’angoisse sans vivre avec un trouble anxieux. Nous pouvons connaître la tristesse sans vivre une dépression. Nous pouvons connaître l’épuisement sans vivre une souffrance psychologique persistante.

La frontière n’est donc pas toujours entre « ceux qui connaissent » et « ceux qui ne connaissent pas ». Elle se trouve plutôt dans la fréquence, l’intensité, la durée, le contexte, les conséquences et la capacité de la personne à retrouver son fonctionnement habituel. Ces dimensions font partie des éléments pris en compte lorsqu’on cherche à distinguer une réaction émotionnelle courante d’un trouble nécessitant une attention clinique.

Et cette distinction est importante parce qu’elle nous oblige à reconnaître quelque chose de difficile : une expérience peut nous être familière sans que nous connaissions réellement l’expérience de l’autre.

 

 

Lorsque notre propre expérience devient une mesure

 

Il arrive parfois que nous utilisions notre vécu pour essayer de comprendre celui des autres. C’est humain. Quelqu’un nous parle d’anxiété et nous nous souvenons d’une période où nous étions nous-mêmes très anxieux. Quelqu’un nous parle de découragement et nous pensons à une épreuve traversée.

Cette comparaison peut créer une proximité, mais elle peut aussi créer un raccourci.

Des chercheurs qui s’intéressent à la manière dont nous nous représentons les états émotionnels que nous ne vivons pas au moment présent ont documenté un phénomène qu’ils appellent l’écart empathique : lorsque nous ne sommes plus nous-mêmes dans un état émotionnel intense, nous pouvons avoir de la difficulté à nous représenter avec précision ce que cet état signifie pour une personne qui le vit encore. Autrement dit, ce n’est pas seulement l’expérience de l’autre qui nous échappe : c’est aussi, en partie, notre propre expérience passée que nous peinons à réévaluer avec exactitude.

Parce que nous avons déjà connu quelque chose qui ressemble à ce que l’autre décrit, une pensée peut apparaître : « Je sais ce que c’est. Je suis déjà passé par là. »

Cette phrase n’est pas nécessairement malveillante. Elle peut même être prononcée avec l’intention de rassurer. Mais elle mérite une seconde réflexion, car avoir connu une souffrance semblable ne signifie pas nécessairement connaître la souffrance de l’autre.

Notre expérience nous donne un point de départ pour comprendre; elle ne nous donne pas nécessairement toute l’histoire.

 

« Moi aussi, j’ai déjà été anxieux »

 

Oui. Et cette expérience pourrait justement devenir une occasion de mieux comprendre : se souvenir des pensées qui ne s’arrêtent plus, de la difficulté à se concentrer, de la tension physique et de cette impression constante que quelque chose pourrait mal tourner.

Mais imaginons maintenant que cette sensation ne survienne pas seulement avant un événement précis, qu’elle revienne régulièrement, la plupart des jours, pendant des mois, et qu’elle commence à influencer les décisions, les relations, le sommeil ou le travail — tout en restant difficile à calmer, même lorsque la personne sait rationnellement qu’elle n’est pas en danger.

Notre propre expérience de l’inquiétude peut nous aider à imaginer une partie de ce que représente l’anxiété, sans nous permettre de conclure que nous en connaissons toute la réalité.

 

« Moi aussi, j’ai déjà été déprimé »

 

Là encore, la comparaison peut sembler naturelle. Nous avons peut-être traversé une période de grande tristesse, perdu notre motivation, eu du mal à sortir du lit, puis fini par aller mieux.

Alors, lorsque quelqu’un nous dit qu’il souffre de dépression, une pensée peut surgir : « J’ai connu ça moi aussi. Avec le temps, ça passe. »

Mais que signifie réellement « passer par là »? Est-ce vivre quelques jours très difficiles, ou plusieurs mois? Est-ce ressentir une fatigue inhabituelle, ou ne plus parvenir à fonctionner du tout?

Il existe d’ailleurs une distinction à l’intérieur même de cette phrase. Elle peut être prononcée par quelqu’un qui n’a vécu qu’une déprime passagère et qui, sans le savoir, l’assimile à un trouble bien plus lourd. Mais elle peut tout aussi bien être prononcée par quelqu’un qui a réellement vécu une dépression — et dans ce cas, le risque n’est plus la confusion entre deux expériences différentes, mais autre chose : transformer sa propre expérience, pourtant authentique, en unité de mesure pour évaluer celle de l’autre. Avoir traversé une dépression ne garantit pas de comprendre celle d’un autre, puisque deux dépressions peuvent différer par leur durée, leur intensité, leurs déclencheurs et les ressources disponibles pour s’en sortir.

Les expériences peuvent se ressembler sans être identiques, et leurs trajectoires peuvent différer. Ce qui nous a aidés à un moment donné peut ne pas suffire à une autre personne. Ce que nous avons pu faire seuls peut nécessiter du soutien chez quelqu’un d’autre.

Cela ne signifie pas que l’un est plus fort que l’autre. Cela signifie simplement que les êtres humains ne disposent pas tous des mêmes ressources, du même contexte, des mêmes vulnérabilités ni des mêmes obstacles — et que certaines personnes font face à des contraintes supplémentaires (financières, familiales, professionnelles, systémiques) qui limitent leur marge de manœuvre.

 

Quand « je comprends » devient parfois « ce n’est pas si grave »

 

C’est ici que le paradoxe devient particulièrement intéressant : notre expérience personnelle peut nous rapprocher de l’autre, mais elle peut aussi nous en éloigner.

Une équipe de recherche en psychologie sociale a observé quelque chose de contre-intuitif : les personnes qui avaient déjà traversé une épreuve difficile (comme le chômage ou l’intimidation) jugeaient parfois plus sévèrement quelqu’un d’autre qui peinait à traverser la même épreuve, comparativement à des personnes qui ne l’avaient jamais vécue. L’explication n’est pas un manque de cœur : c’est qu’avec le recul, une fois l’épreuve surmontée, celle-ci nous paraît rétrospectivement moins difficile qu’elle ne l’était réellement. L’ayant traversée, nous concluons parfois malgré nous que l’autre le devrait aussi.

Sans mauvaise intention, notre expérience devient alors une sorte de référence : « Moi, j’ai réussi. »

Mais qu’est-ce qui nous permet de conclure que l’autre dispose des mêmes possibilités que nous au même moment?

 

 

La volonté peut-elle tout expliquer?

 

Nous valorisons la volonté, et avec raison. Elle aide à entreprendre une démarche, à demander de l’aide et à persévérer. Mais peut-elle tout expliquer?

Si quelqu’un veut réellement aller mieux, cela signifie-t-il qu’il en est immédiatement capable? Comprendre qu’une pensée est irrationnelle suffit-il à nous empêcher d’agir sous son influence ?

Des travaux en neurosciences suggèrent que l’anhédonie en contexte dépressif ne concerne pas uniquement la capacité à ressentir du plaisir, mais touche aussi les processus motivationnels nécessaires pour mobiliser l’effort vers une récompense. Vouloir et pouvoir mobiliser cet effort ne semblent donc pas être exactement la même chose.

Nous savons pourtant, dans bien d’autres domaines, que vouloir et pouvoir ne sont pas synonymes : nous pouvons vouloir dormir et ne pas réussir à dormir, vouloir nous concentrer et ne pas y parvenir. Pourquoi la souffrance psychologique serait-elle différente?

 

Et si « se ressaisir » n’était pas aussi simple?

 

L’expression « Ressaisis-toi » peut être une manière maladroite de dire « Je crois en toi » ou « Je ne veux pas te voir souffrir ». Mais la personne qui la reçoit peut entendre autre chose : « Si tu n’arrives pas à aller mieux, c’est que tu ne fais pas suffisamment d’efforts. »

Des travaux en psychologie sociale montraient dès les années 1980 que plus une difficulté nous semble sous le contrôle d’une personne, moins nous ressentons de compassion envers elle, et plus nous l’attribuons à un manque de volonté plutôt qu’à un manque de ressources. La difficulté tient notamment au fait que la souffrance psychologique — n’ayant ni plâtre ni radiographie — risque plus facilement d’être perçue comme relevant du contrôle de la personne.

Entre l’intention de celui qui parle et l’effet produit, il existe parfois un écart. Au lieu de demander : « Pourquoi tu ne changes pas? », nous pouvons peut-être demander : « Qu’est-ce qui rend les choses difficiles en ce moment? »

 

La souffrance psychologique ne se voit pas toujours

 

Une personne peut sourire, travailler, répondre à ses messages, s’occuper de sa famille et pourtant vivre intérieurement quelque chose de très lourd. Ce que nous voyons n’est pas toujours l’ensemble de ce que la personne vit.

Des expériences répétées où une personne voit ses émotions ou sa souffrance invalidées peuvent aussi influencer la manière dont elle perçoit et exprime son propre vécu. Avec le temps, cela peut l’amener à parler moins de ce qu’elle ressent et parfois même à douter de la légitimité de sa propre expérience.

Nous ne demandons pas à une personne de démontrer sa douleur physique avant de reconnaître qu’elle a mal. Pourquoi demanderions-nous davantage de preuves lorsque la douleur est psychologique?

 

 

Mais tout ne relève pas nécessairement d’un diagnostic

 

Réfléchir à l’anxiété et à la dépression ne signifie pas que toute inquiétude est un trouble, ni que toute tristesse relève d’une pathologie. Les émotions difficiles font partie de l’expérience humaine, et il serait tout aussi réducteur d’apposer une étiquette clinique sur chaque moment de détresse.

Une souffrance n’a pas besoin d’être diagnostiquée pour être réelle. La distinction entre une émotion passagère et un trouble ne sert pas à décider quelle souffrance mérite de l’attention; elle aide simplement à repérer le moment où un accompagnement professionnel devient nécessaire.

Entre la banalisation d’une douleur et la recherche systématique d’un diagnostic, il existe un espace essentiel. Un espace où l’on peut simplement écouter, observer, accueillir, prendre au sérieux et, lorsque la situation l’exige, orienter vers un soutien adapté.

 

Et si notre expérience pouvait devenir une porte plutôt qu’une comparaison?

 

La question n’est pas de savoir si nous avons déjà été anxieux ou tristes, mais ce que nous faisons de cette expérience.

Pouvons-nous laisser notre vécu nous rapprocher de l’autre sans l’utiliser pour mesurer sa souffrance?

C’est là que se trouve une forme d’empathie plus humble : non pas « Je sais ce que tu vis », mais « J’ai connu quelque chose qui ressemble peut-être à ce que tu décris. Cela m’aide à imaginer une partie de ce que tu peux ressentir, mais je sais que ton expérience t’appartient. »

 

 

Une question qui nous concerne tous

 

Lorsque quelqu’un nous parle de sa souffrance, que faisons-nous spontanément? Cherchons-nous à comprendre, à comparer, à rassurer ou à trouver une solution immédiate? Ou sommes-nous capables de rester quelques instants dans l’incertitude de ne pas tout comprendre?

Certaines expériences humaines ne peuvent pas être entièrement comprises de l’extérieur. Parfois, nous pouvons seulement écouter suffisamment longtemps pour que l’autre puisse nous montrer ce que nous ne voyions pas.

Nous n’avons pas besoin de vivre exactement la même chose pour reconnaître la souffrance de l’autre. Nous pouvons simplement reconnaître : « Tu me dis que tu souffres. Je n’ai peut-être pas les mêmes repères que toi pour comprendre cette souffrance, mais je peux choisir de ne pas la minimiser. »

 

Une dernière question

 

Peut-être que la question essentielle est de se demander : « Que se passe-t-il en moi lorsque quelqu’un me dit qu’il souffre d’une chose que je crois déjà connaître? »

Est-ce que mon expérience m’aide à écouter, ou m’amène-t-elle à comparer? Est-ce qu’elle ouvre ma compréhension, ou me donne-t-elle l’impression que je connais déjà la réponse?

La reconnaissance de la souffrance commence précisément là : dans la capacité à ne pas confondre ce que nous avons vécu avec ce que l’autre vit.

 

JIRIS will assist you

 

Chez JIRIS, nous croyons que comprendre une réalité humaine demande parfois de ralentir avant de chercher à l’expliquer. L’anxiété et la dépression font partie d’expériences que beaucoup de personnes rencontrent, mais cette proximité ne devrait jamais devenir une mesure permettant de déterminer à quel point une autre personne devrait souffrir, fonctionner ou se rétablir.

Nos formations accompagnent les intervenants et les organisations qui souhaitent écouter sans comparer, reconnaître que deux expériences portant le même nom ne sont pas nécessairement vécues de la même manière, et tenir compte de l’histoire, des ressources et des limites propres à chaque personne.

Parfois, comprendre l’autre commence simplement par accepter que son expérience ne sera jamais exactement la nôtre.

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