Et si nos émotions n’étaient ni bonnes ni mauvaises?

Et si nos émotions n’étaient ni bonnes ni mauvaises?

Comprendre ce qu’elles nous disent, sans les juger

 

Un jeune en centre de détention hausse le ton contre un intervenant. On dit de lui qu’il est « colérique », « ingérable ». Une personne qui vient d’apprendre qu’elle a un casier judiciaire se met à trembler. On lui conseille de « rester positive » et de « ne pas s’attarder là-dessus ». Un travailleur social, après une journée de crises, rentre chez lui épuisé et culpabilise d’avoir perdu patience. Il se demande alors s’il est vraiment à la hauteur de son rôle.

Dans les trois cas, on confond ce que la personne ressent avec ce qu’elle est. La colère devient un trait de caractère. La peur devient une faiblesse. L’épuisement devient une incompétence.

L’émotion en elle-même n’est pas le problème. Le vrai problème réside plutôt dans la manière dont nous l’utilisons pour définir et étiqueter une personne — ou nous-mêmes. Ce glissement ne serait-il pas le véritable obstacle à une compréhension juste de l’autre et de soi?

 

Le piège de l’étiquette

 

 

On nous apprend tôt à classer ce que nous ressentons. La joie serait une bonne émotion, la colère une mauvaise, la tristesse serait à éviter, la peur une faiblesse. Ces étiquettes semblent anodines, mais elles portent un message implicite : ressentir cela, c’est mal — et si je ressens quelque chose de mal, peut-être que moi aussi, je le suis.

Le glissement est rapide et souvent invisible. On passe de « j’ai de la colère » à « je suis colérique », puis à « je suis une mauvaise personne ». Ce glissement ne se produit pas seulement dans le regard des autres. Il peut aussi s’opérer en soi, surtout lorsque l’émotion est minimisée. Une personne à qui l’on dit de « ne pas s’attarder » sur ce qu’elle ressent peut finir par croire que sa réaction est excessive, et donc qu’elle est faible ou trop sensible.

Une émotion refoulée ne disparaît d’ailleurs pas pour autant — elle se transforme, souvent de façon plus coûteuse. La colère étouffée peut exploser; la peur niée peut mener à l’évitement. Ce n’est pas l’émotion elle-même qui pose problème. C’est la pression de ne pas la ressentir.

 

Ce qu’une émotion peut nous dire — sans toujours avoir raison

 

Chaque émotion tend à porter un message : la colère signale souvent qu’une limite a été franchie; la peur avertit d’une menace, réelle ou anticipée; la tristesse accompagne une perte; la honte signale un décalage entre nos actions et nos valeurs. Le jeune qui hausse le ton n’a peut-être trouvé que cette façon de dire que quelque chose ne va pas, dans un environnement où sa voix est rarement entendue. La personne qui tremble face à son expulsion vit une menace bien réelle contre son avenir.

Il serait toutefois trop simple d’affirmer que ce message est toujours exact. Une émotion peut être influencée par la fatigue, le stress, une expérience passée ou une interprétation qui ne correspond pas tout à fait à la situation. Ressentir que quelqu’un nous rejette ne signifie pas automatiquement que cette personne nous rejette. Avoir peur ne signifie pas nécessairement qu’un danger réel est présent. Être en colère ne signifie pas nécessairement qu’une injustice a été commise.

L’émotion est réelle. Ce qu’elle nous pousse à croire mérite parfois d’être examiné plutôt que pris comme une preuve.

 

Ressentir sans devenir

 

Il existe une différence fondamentale entre avoir une émotion et être cette émotion. Dire « je suis en colère » n’est pas la même chose que « je suis une personne colérique ».

Cette distinction rejoint la défusion cognitive, un processus important de l’approche d’acceptation et d’engagement (ACT). Il s’agit de prendre du recul par rapport à ses pensées et à ses émotions afin de ne pas les traiter automatiquement comme des faits ou des définitions de soi : remplacer « je suis colérique » par « je remarque que de la colère est présente en moi ». Une étude expérimentale de 2021 a montré que ce type d’exercice réduisait l’inconfort émotionnel tout en augmentant l’autocompassion. Reconnaître une émotion ne signifie pas la nier. Cela signifie admettre qu’elle fait partie de l’expérience du moment, sans qu’elle ne résume la personne tout entière.

 

 

Ressentir n’est pas agir

 

Une émotion peut surgir sans avoir été choisie. La réaction qui suit peut, elle, être influencée par une pause ou un soutien extérieur — mais pas toujours, et pas immédiatement. Il arrive qu’on réagisse rapidement, surtout lorsqu’on est épuisé ou confronté à une situation qui dépasse les ressources du moment. Cette réalité ne devrait jamais devenir une nouvelle source de culpabilité : il est parfois possible de réfléchir avant d’agir; parfois, ce n’est possible qu’après coup. Dans les deux cas, l’objectif reste de comprendre plutôt que de se condamner.

Affirmer que les émotions ne sont ni bonnes ni mauvaises ne signifie pas que tous les comportements sont acceptables. La colère peut être légitime; la violence ne l’est pas nécessairement. Il demeure possible de reconnaître une émotion, de poser une limite claire et de demander réparation lorsqu’un geste a causé du tort — sans condamner la personne pour ce qu’elle ressentait, ni excuser automatiquement son geste au nom de cette émotion.

 

Dans les milieux d’accompagnement

 

 

Il est tentant, dans certains milieux de travail, de demander rapidement à une personne de se calmer ou de « voir le côté positif ». L’intention est souvent bienveillante, mais elle peut être reçue comme une façon de minimiser ce qui est vécu. Une personne à qui l’on dit qu’elle « réagit trop » peut se sentir incomprise plutôt que soutenue.

Cette minimisation, même involontaire, peut pousser la personne à douter de la légitimité de ce qu’elle ressent et, progressivement, à se juger elle-même comme trop sensible ou trop fragile.

Une intervention plus ouverte peut commencer simplement par : « Je vois que cette situation est difficile pour vous », ou « Qu’est-ce qui vous aiderait en ce moment? » Ces questions ne règlent pas tout, mais elles créent un espace où l’émotion n’a pas besoin d’être cachée pour que la personne soit respectée. Nommer une émotion sans la moraliser, l’accueillir avant de chercher à la corriger, et distinguer ce que la personne ressent de ce qu’elle fait : ce sont des repères simples, mais qui changent souvent la nature d’un échange.

 

Une émotion ne résume pas une personne

 

Une émotion peut être intense sans être éternelle. Elle peut être réelle sans être une preuve absolue. Elle peut nous renseigner sans décider à notre place. Comprendre ses émotions ne signifie pas chercher à être calme en permanence, ni remplacer chaque émotion difficile par une émotion agréable — il s’agit plutôt de reconnaître ce qui est présent, de considérer le contexte, et de choisir, lorsque c’est possible, une réponse qui respecte ses valeurs, ses limites et les personnes concernées.

Une émotion n’est pas une faute. Elle n’est pas non plus une définition de la personne qui la ressent.

 

JIRIS will assist you

 

Chez JIRIS, nous croyons que la compréhension des émotions favorise des relations plus respectueuses et des milieux plus inclusifs. Nos formations accompagnent les organisations, les équipes et les communautés qui souhaitent distinguer l’émotion, la pensée et le comportement, réduire le jugement moral associé aux réactions émotionnelles, et créer des environnements où les personnes peuvent exprimer leur réalité avec dignité.

Comprendre les émotions ne suffit pas à résoudre toutes les difficultés. Mais c’est souvent un point de départ pour écouter autrement, intervenir avec davantage de discernement, et laisser une place à la complexité de ce que chaque personne vit.

Parce qu’une émotion ne devrait jamais devenir une étiquette. Et parce qu’une personne est toujours bien plus vaste que ce qu’elle ressent à un moment donné.