Saying no without betraying oneself
Et si poser une limite était un acte de fidélité à soi-même?
Il y a des « oui » que l’on prononce avec envie. Et puis il y a les autres.
Ceux qui échappent presque malgré nous, avant même qu’on ait eu le temps de s’écouter. « Oui, je vais m’en occuper. » « Oui, je peux venir. » « Oui, ce n’est pas grave. » Puis on raccroche, on quitte la pièce, on ferme l’ordinateur — avec une sensation étrange. La situation est réglée. Et pourtant, quelque chose en nous résiste.
Ce n’est pas de la faiblesse. C’est souvent une façon d’éviter un malaise, un conflit, une déception — la nôtre ou celle de l’autre.
Et si le problème n’était pas de dire oui?
Dire oui n’est pas un défaut. Aider, être disponible, attentif aux besoins des autres, peut faire pleinement partie de nos valeurs. Les relations reposent aussi sur l’entraide et la réciprocité.
La question n’est donc pas : « Devrais-je arrêter de dire oui? » Elle pourrait plutôt être : « Est-ce que mes oui ressemblent encore à des choix? »
Un oui choisi peut être profondément satisfaisant. Un oui prononcé uniquement pour éviter la culpabilité ou le jugement devient, avec le temps, lourd à porter — jusqu’à ce qu’on se retrouve à faire quelque chose qu’on ne souhaite pas vraiment, non pas parce qu’on nous y oblige, mais parce que dire non paraît encore plus difficile que d’accepter.
Dire non, ce n’est pas rejeter la personne
Une chose est souvent oubliée : dire non, c’est refuser une demande, pas la personne qui la formule.
Dire « je ne peux pas venir ce soir » n’est pas dire « je ne tiens pas à toi ». Dire « je ne peux pas prendre cette tâche » n’est pas dire « je ne veux jamais aider ». Un refus peut porter sur un moment, une responsabilité, une activité précise, sans jamais porter sur la valeur de la personne qui demande.
Cette nuance change tout, parce que la peur de blesser l’autre nous amène souvent à nous blesser nous-mêmes, à force de dire oui à des choses qui nous épuisent.

Ce que l’autre ressent comme urgent ne l’est pas toujours pour nous
Une personne peut insister pour que nous fassions quelque chose immédiatement, non pas parce que c’est réellement urgent, mais parce qu’elle est anxieuse, préoccupée, ou simplement mal informée de ce que cela nous coûterait. Cela ne signifie pas que sa demande n’est pas légitime — mais l’urgence qu’elle ressent ne détermine pas automatiquement ce que nous lui devons.
Nous avons le droit de nous faire notre propre idée de la situation, en tenant compte de ce que nous savons de nos propres capacités — pas seulement de l’intensité de la demande de l’autre.
Quand aimer devient une obligation
Cette tension prend une dimension particulière chez les proches qui accompagnent une personne vivant une période de détresse ou un problème de santé mentale. Confrontés à la souffrance de l’autre, ils développent souvent un sentiment de responsabilité qui peut devenir écrasant : « Comment puis-je refuser, alors qu’elle souffre? »
Le gouvernement du Québec le rappelle d’ailleurs directement aux proches aidants : nous avons tous nos propres limites, et ne pas les respecter finit par nuire à notre propre santé — ce qui, au bout du compte, n’aide personne, pas même la personne qu’on cherche à soutenir. Prendre conscience de ses limites, les nommer et les maintenir, même quand ce n’est pas facile, fait partie du soutien qu’on peut offrir.
Cela ne veut pas dire cesser d’être attentif à ce que l’autre exprime. Cela veut dire rester soi-même une personne à part entière dans la relation — avec des besoins, des limites, et le droit de les faire connaître.
Pourquoi attendons-nous d’être à bout?
Il est révélateur d’observer le moment où l’on finit par poser une limite. Certaines personnes ne disent pas non lorsqu’elles commencent à être fatiguées. Elles disent non lorsqu’elles sont épuisées. Elles n’expriment pas leur malaise dès qu’il apparaît; elles attendent d’être submergées.
Autrement dit, la limite arrive parfois alors qu’elle a déjà été dépassée depuis longtemps. Le corps peut alors devenir le messager : fatigue persistante, irritabilité, sommeil perturbé, sentiment d’être constamment débordé.
Cela ne veut pas dire que toute fatigue vient d’une difficulté à dire non. Mais cela invite à une question simple : qu’est-ce que j’aurais pu dire plus tôt?
Se donner le droit de ne pas répondre tout de suite
Nous vivons dans une culture de la réponse rapide. Un message arrive, une demande est formulée, et l’on répond presque automatiquement — souvent avant même d’avoir vérifié ce que l’on ressent réellement.
Pourtant, entre la demande de l’autre et notre réponse, il peut exister un espace. « Je vais vérifier et je te reviens. » « Laisse-moi y penser. » Ce n’est pas de l’indécision. C’est parfois simplement une manière de retrouver son propre point de vue avant de répondre à celui de quelqu’un d’autre.
La recherche en psychologie va dans ce sens, des travaux fondateurs sur l’autonomie psychologique jusqu’aux publications plus récentes en contexte clinique : agir selon ses valeurs plutôt que par réflexe de conformité peut contribuer à protéger la capacité d’aider sans s’épuiser, tout en maintenant une relation plus durable avec la personne qu’on accompagne. Un refus posé avec soin n’est pas un geste de fermeture — c’est une façon de prendre soin de sa capacité à continuer d’être présent, sur la durée.
Un non n’a pas besoin d’être spectaculaire
On imagine parfois les limites comme de grandes confrontations. En réalité, elles sont souvent beaucoup plus ordinaires : « Aujourd’hui, je ne suis pas disponible. » « Je préfère qu’on en reparle demain. » « Je peux t’écouter quelques minutes, mais je ne peux pas régler ça à ta place. »
Il n’est pas toujours nécessaire de se justifier longuement, ni de convaincre l’autre que notre raison est suffisamment valable. Une explication courte suffit souvent; plus on en donne, plus on ouvre la porte à la négociation.
Et si l’autre est déçu?
C’est peut-être la partie la plus difficile à accepter. On peut poser une limite avec tout le respect du monde et, malgré cela, décevoir quelqu’un. On peut être bien intentionné et recevoir une réaction qu’on n’espérait pas.
Poser une limite ne nous donne pas le contrôle sur la réaction de l’autre. Cela nous donne plutôt la possibilité d’être honnête sur notre propre capacité. Notre limite nous appartient; la réaction de l’autre lui appartient. Cela ne veut pas dire que toute réaction est acceptable — mais cela signifie qu’on ne peut pas construire chacune de nos décisions autour de la nécessité que tout le monde soit satisfait.
La culpabilité qui suit un non
Il est fréquent de se sentir coupable après avoir refusé quelque chose. Cette culpabilité ne signifie pas nécessairement qu’on a mal agi — à l’inverse, elle peut parfois signaler qu’on a réellement agi contre ses valeurs. Le plus souvent, cependant, elle signale simplement qu’on est en train de modifier une habitude ancienne — et les habitudes anciennes ne disparaissent généralement pas sans un peu d’inconfort.
On peut apprendre à tolérer cette culpabilité sans revenir sur sa décision : « Je me sens coupable, et je sais quand même que ce non était nécessaire. » Cela ne rend pas la culpabilité agréable. Mais cela évite de la laisser décider à notre place.
Dire non peut être une façon de mieux dire oui
Lorsque nous disons oui à tout, notre oui finit par perdre son sens. Si nous acceptons alors que nous sommes épuisés, notre présence n’est peut-être plus vraiment choisie. Si nous sommes constamment disponibles, notre disponibilité peut finir par être perçue comme une évidence plutôt que comme un geste.
À l’inverse, quand nous savons que nous pouvons dire non, notre oui redevient un véritable choix. Ce lien entre le sentiment d’avoir un vrai choix et le bien-être n’est pas qu’une intuition : la recherche sur l’autonomie psychologique montre que pouvoir agir avec un sentiment réel de volonté est associé à un mieux-être durable, alors que sa frustration constante l’est à davantage de mal-être.
Mais faut-il toujours dire non?
Non. Il ne s’agit pas de remplacer tous les oui par des non, ni de traiter chaque demande comme une intrusion. Nous pouvons choisir d’être présents pour quelqu’un, accepter un compromis, aider même en étant fatigués — parce que cette aide correspond à nos valeurs et que nous la choisissons librement.
Une limite n’est donc pas une règle qui nous interdit de nous dépasser. C’est plutôt un repère qui distingue ce que nous choisissons de donner de ce que nous nous sentons obligés de donner.
A question to keep with you
La prochaine fois qu’une demande nous met mal à l’aise, une question peut aider : est-ce que je dis oui parce que je le veux vraiment, ou parce que j’ai peur de ce qui arriverait si je disais non?
Il n’y a pas de bonne réponse universelle. Parfois on dira oui, même avec un peu de peur. Parfois on dira non, même avec un peu de culpabilité. Parfois on dira : « je ne sais pas encore. » L’important n’est pas de toujours bien choisir. C’est de ne pas s’oublier complètement dans le processus.
JIRIS will assist you
Chez JIRIS, nous croyons qu’apprendre à dire non est une forme de respect de soi — pas un rejet des autres.
Nos formations invitent les organisations, les équipes et les proches aidants que nous accompagnons à explorer ces questions, sans jugement, avec des espaces pour réfléchir à leur propre façon de poser des limites.
Parfois, le changement le plus important n’est pas dans la demande de l’autre. C’est dans la façon dont on choisit d’y répondre — en restant fidèle à soi-même, sans se trahir.
To learn more
To learn more
- Fortin, B., et Néron, S. (1991). Vivre avec un malade sans le devenir. Éditions du Méridien.
- Gouvernement du Québec. Vivre auprès d’une personne présentant un trouble mental. Consulter le guide en ligne
- Stringer, H. (2025, 2 juillet). The benefits of better boundaries in clinical practice. American Psychological Association. Lire l’article sur le site de l’APA
- Ryan, R. M., et Deci, E. L. (2000). Self-determination theory and the facilitation of intrinsic motivation, social development, and well-being. American Psychologist, 55(1), 68–78. https://doi.org/10.1037/0003-066X.55.1.68
- Neff, K. D. (2003). Self-Compassion: An Alternative Conceptualization of a Healthy Attitude Toward Oneself. Self and Identity, 2(2), 85–101. https://doi.org/10.1080/15298860309032




